Habidat

 
 
Témoignage d’un ami… #LuPourVous.
 
Lorsque je garai ma moto dans le parking de la mairie, je levai les yeux vers la cime des arbres qui boisaient l’endroit, afin de mieux écouter le chant des oiseaux ; j’étais certain que ce serait une formidable journée. La  journée idéale pour se marier. Nous étions samedi. Il sonnait 9h. Le soleil dévoilait sa splendeur, et prédisait une douce chaleur tout au long de la journée. Oui, il fera beau. Il n’y a pas meilleure journée pour sceller une vie à deux.
Cette habitude à m’imprégner de l’état de dame nature, était également un exercice. Lorsqu’on est photographe, et qu’on s’apprête à immortaliser les moments les plus importants de la vie d’un couple ami, ces vérifications étaient la moindre des choses. Oui c’est jour de mariage, et ce n’était pas le mien.
Julien se mariait. Un vieil ami qui officialise enfin plusieurs années de relation avec sa compagne. On est toujours fier de ces amis qui osent faire le pas. Surtout lorsque dans sa tête à soi, c’est toujours l’indécision, l’embarras, le désordre, le désarroi. C’était la journée de Julien et celle de sa femme. Et j’étais fier d’avoir été choisi pour faire les photos du mariage.
Je continuai l’inspection des lieux, en contournant le bâtiment principal de la Mairie, pour voir l’état de la pelouse où on prenait traditionnellement les photos de mariage, avec le monument de l’indépendance en arrière-plan. Le repérage terminé, je reviens prendre mon matériel, en attendant l’arrivée de ceux pour qui j’étais présent.
(…)
Ce fut une très belle cérémonie, officiée par un Agent qui n’a point tari de conseils envers le couple. Tous les convives étaient souriants, les uns aussi élégants que les autres, les images étaient impeccables, expressives. Du perron de l’immeuble à l’arrière-cour, je me suis mis dans presque toutes les positions pour capter le moindre instant de bonheur qui pouvait fuser de cette cérémonie.
(…)
Je reviens vers le parking, afin de changer la batterie de mon appareil, et prendre un autre objectif. Il y avait encore quelques poses à prendre, avant de se diriger au jardin de l’hôtel Ibis. Un autre couple était sur le perron pour sa photo avec l’Officier de l’Etat Civil. Le samedi, il y a embouteillage, à la mairie, il faut avouer. Par curiosité, j’y lançai un regard rapide. Je ramenai mon regard vers le couple au milieu, puis… Je reconnu Mireille !
Mon ex !
Je ne l’ai jamais vu aussi souriante, aussi radieuse, aussi belle, aussi…heureuse ! Non, ça ne pouvait pas être elle.
Je fis quelques pas en leur direction pour évacuer toute erreur sur la personne, pour dissiper tout… Aucun doute, c’était bel et bien elle. Mireille. Cette fille qui a partagé les cinq dernières années de ma vie. Oui c’était Mireille. En robe de mariée, tenant un bouquet de fleurs dans la main droite, et tenant fermement la main de celui qui désormais partagera sa vie.
C’est elle. C’est Mireille. Son joli regard, légèrement embué de larmes, se perdait dans la foule de ceux qui sont venus assister à sa joie. Ses magnifiques yeux allaient de la foule à son désormais époux. Ses douces lèvres d’amandes dessinaient un impeccable sourire sur son visage sobrement maquillé. Elle secoua légèrement la tête pour rejeter une mèche de cheveux en arrière. Cette cicatrice sur son front… Oui, c’était Mireille.
Cette plaie que je lui avais infligée, un soir, en poussant sa tête contre ma table a cicatrisé… Je rentrai d’une virée en ville avec des amis qu’elle n’appréciait particulièrement pas. Elle m’attendait depuis plusieurs heures déjà, et lorsqu’elle a voulu poser des questions, je me suis emporté. Ne comprenant pas. Elle a insisté, je me suis senti acculé. Je l’ai repoussé. Elle est revenue à la charge. Je l’ai poussée encore plus fort. Puis… un petit bruit. Un silence. Du sang… Mireille…
Ce fut peut-être la manifestation physique de toutes les plaies internes que j’ai pu lui causer, en ces années de relation amoureuse.
Dieu seul sait combien de fois je l’ai repoussée, refusant de l’écouter, refusant d’entendre les cris de son cœur, refusant de discuter, refusant de comprendre. Dieu seul sait combien de fois je l’ai obligé à se taire. Dieu seul sait combien de fois, dans un méprisant silence, je me terre. Lorsqu’elle pleurait, je riais intérieurement d’elle. Je l’ai traitée de faible, au lieu de la fortifier. Je l’ai observée, au lieu de l’accompagner. J’ai surligné ses chutes, au lieu de célébrer ses victoires. J’ai mis ses fautes devant elle, au lieu de me regarder dans une glace. J’ai lancé un regard, au lieu de tendre la main.
Aujourd’hui, dans un gracieux geste, elle secoue sa main pour saluer la foule présente, foule à laquelle j’appartenais désormais, à force de m’être approché du perron. Lorsqu’elle a failli me reconnaître, j’ai rapidement collé l’œilleton de mon appareil à mon œil, comme pour faire une photo. Malgré moi, j’ai déclenché l’appareil sans faire une mise au point.
Je me suis éloigné d’un pas furtif, je me suis isolé, et j’ai vu la photo que je venais malencontreusement de prendre. Un excellent gros plan sur le visage de celle que j’ai perdue. Son sourire ne trahissait qu’une seule émotion : le bonheur ! J’ai caressé pour une dernière fois son visage sur l’écran LED de mon Canon. Lorsque j’ai revu la cicatrice sur son front, je n’ai pas pu empêcher la larme qui naquit de mon œil droit de se frayer un passage sur mon visage suant. Oui : toute plaie finit par se cicatriser. Toute larme finit par sécher. Certaines personnes finissent par être…remplacées.
A la base, j’ai juste voulu installer une distance, une toute petite, afin de créer un vide, un manque, et l’obliger à revenir vers moi, me suppliant. Je viens de réaliser, que tout vide finit par être comblé. Qu’importe la manière ! Qu’importe la durée ! Parce que nul n’est censé être indispensable.
Le frère de Julien, le marié pour lequel j’étais présent à cette foutue mairie, vint me chercher, parce que tout le monde s’impatientait, s’inquiétait. Vide, las, je suis retourné faire des photos sans convictions.
(…)
Hier soir, en rendant les photos de mariage à Julien et sa femme, ils m’ont demandé « Les images qui ne sont pas nettes, tu as fait exprès ? ». Après quelques minutes de silence, je leur ai juste répondu « votre bonheur se ressent dans toutes les images, même les plus floues. Vous en avez une idée nette. C’est ce qui compte. Nous qui voyons encore flou dans la vie à deux, ne pouvons voir qu’avec des yeux esseulés ».
Ils ont ri. Je me suis également mis à rire. Je suis sorti en riant. J’espère qu’ils ne m’ont pas pris pour fou…
 
A celles qu’on détruit sans le savoir…A celles qui se construisent en nous quittant.