Homme, seul
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Elle lut la notification du nouveau message reçu par son homme. On pouvait y lire : « C’était très bon, tout à l’heure. Merci pour ce délicieux moment ». Elle reposa le téléphone et s’assit.

Ses doigts se mirent à trembler légèrement. Elle serra les poings, pour les arrêter. Elle se mordit les lèvres, et inspira profondément. Le bruit de son expiration se fondit avec celui de la porte de la cuisine qu’était entrain d’ouvrir le propriétaire du téléphone.

Jean-Marc émergea de la cuisine avec un plateau sur lequel étaient posé en équilibre, deux verres de jus de gingembre. Il la rejoint avec un sourire mi franc mi espiègle, posa le plateau entre eux, puis s’assit en face d’elle. Il but une respectable rasade de son verre puis…

  • J’ai un truc à te raconter, Eva, dit-il très enthousiaste, en posant son verre, et en essayant de se donner une posture confortable.

Elle posa sa main sur le poignet de son vis-à-vis, inspira encore profondément, luttant contre la larme qui naissait, avant de desserrer ses lèvres :

  • Ecoute, Jean, je crois qu’il vaut mieux ne rien dire, dit-elle exaspérée.
  • Hein ? Comment ?
  • Le problème il est là, Jean-Marc. Tu as toujours quelque chose à dire : une histoire à raconter, des faits à relater, des vérités à dulcifier, des mensonges à faire avaler.
  •  Wow wow wow, il se passe quoi, là ?

Elle resserra les dents pour éviter d’éclater en sanglots, mais ne put empêcher la grosse larme de perler sur sa joue droite. Jean-Marc s’approcha un peu plus, perdu, et tenta de lui prendre les épaules, et lui poser les questions sur les raisons de ce changement d’humeur.

  • Arrête s’il te plaît, Jean. Arrête ; fit-elle en repoussant calmement ses mains, et les reposant sur la table. Arrête, tout simplement. Arrête !
  • Mais arrêter quoi ?
  • Arrêter de te mentir à toi-même, arrêter de mentir à ton monde. Je sais que, me dire la vérité n’est pas ta priorité, mais au moins, arrête de te mentir. Ça ne te ressemble plus. Ça ne nous ressemble pas.

Jean-Marc se leva, perdu, fit un tour dans la pièce, puis revint se mettre à genoux devant celle qui avait désormais le visage défait par la sueur et les pleurs.

  • Eva, dit-il en posant un genou au sol, je te jure que…
  • Inutile de jurer, Jean. Inutile. J’ai compris. Je t’ai compris. N’attire pas le courroux de l’Eternel sur toi.
  • Mais il se passe quoi, exactement ?

Elle se leva, s’épongea le visage, balaya la pièce d’un regard, puis…sortit. Jean se releva, perdu, quasiment étourdit par ce qui venait de se passer. Il retourna à son verre de jus, puis remarqua que son téléphone fut déplacé. Calmement, mais le cœur battant, il le prit, le déverrouilla, puis lut le dernier message reçu : « C’était très bon, tout à l’heure. Merci pour ce délicieux moment ».

Il sourit, vida son verre, puis alla s’allonger, sur le divan.

 

Jean-Marc est un spécimen de ce que le siècle présent désigne de « classe moyenne », par abus de langage. Un peu moins de la trentaine, employé appliqué d’une compagnie d’assurance, convenable salaire. Pas laid, c’est le genre d’homme avec lequel on pourrait se poser tranquillement, et envisager avoir une progéniture. C’est le type d’homme qui se découvre un peu sur le tard, une certaine assurance et un relatif succès auprès de la gente féminine, et qui en jouit paisiblement, en promettant « se caser » après la dernière aventure. C’est enfin et surtout, le type d’homme qui sait tout ce qu’il y a comme vide dans sa vie, malgré les aventures qui se succèdent, et qui sait qu’il faudra s’arrêter, afin de se contenter d’une seule, et bâtir quelque chose de solide, de stable et de durable.

Quelques heures plutôt dans la journée, le jeune homme était en train de parfaire la rédaction de son rapport, lorsqu’il reçut le message d’Edwige : « Je te vois ce soir ? Tu me manques. Dans tous les sens du terme ».

Edwige, c’est cette fille qu’on a connu alors qu’on était en train de se découvrir soi-même ; c’est celle-là qui connaît nos qualités inédites et nos plus profonds vices ; c’est celle avec qui tout est tellement parfait que l’ensemble ne peut s’imbriquer dans un tout harmonieux ; c’est celle-là que tout uni et sépare à la fois. Edwige, c’est la fille des beaux présents aux lendemains incertains; celle pour qui, de façon mesurée et assumée, on est devenu l’amant des heures claires. Edwige, c’est celle-là qu’on ne quitte qu’avec beaucoup de courage et de volonté.

C’est avec volonté et courage que, plutôt dans la journée, Jean-Marc, après avoir lu et relu le message, a répondu avec un « Voyons-nous à midi plutôt. Je t’invite ». C’est avec volonté et courage qu’il est allé la chercher à son bureau, pour l’installer à la table de ce joli restaurant de la capitale. C’est avec la même volonté qu’ils ont déjeuné comme un parfait couple, et c’est avec davantage de courage qu’il a expliqué calmement mais fermement à Edwige, qu’il souhaite passer à autre chose, et que ça ne pouvait plus continuer ainsi, entre eux. C’est avec beaucoup de courage qu’il l’a fait pleurer ce midi, sans frémir, ni avoir le moindre remord, en lui demandant de ne plus lui écrire ou l’appeler comme d’habitude. C’est en homme qu’il lui a annoncé à elle, sa volonté de demander Eva en mariage.

C’est la mort dans l’âme qu’Edwige a déjeuné, malgré que ce soit son plat préféré au menu. C’est avec tourment qu’elle a fini par se résigner et accepter la décision de cet homme qui aurait pu être le sien. C’est en toute amitié que, pour remercier Jean-Marc pour le déjeuner, elle a envoyé ces messages. Oui ! Ces messages. Parce que quelques minutes plus tard, le second message était arrivé. Et il disait « Eva a de la chance de t’avoir. Elle mérite d’être heureuse. Prenez soin de vous, JM. Prends soin d’elle. »

 

Lorsqu’il fini par se réveiller et à quitter le divan, il voulut appeler Eva, lui écrire, aller la voir. Mais pour dire quoi ? Pour le dire comment ? La vérité, c’est qu’en effet il avait passé trop de temps à raconter des histoires à Eva, concernant sa relation avec Edwige. Combien de fois ne s’est-il pas justifié ? Combien de fois n’a-t-il pas modifié son nom dans son répertoire ? Combien de fois n’a-t-il pas réussi à convaincre Eva qu’elle voyait des problèmes là où il n’y en a pas ? Combien de fois n’a-t-il pas promis arrêter de la voir ? Combien de fois n’a-t-il pas supprimé leur conversation? Comme ce midi. Ce qui laissait très peu de marge de manœuvre à l’imagination d’une personne régulièrement trompée. Pour une fois que c’était sincère, il était probablement trop tard.

Tout à l’heure, il s’apprêtait à tout dire à Eva. Lui raconter le déjeuner avec Edwige, la rassurer en toute honnêteté et franchise qu’elle n’avait plus à s’en faire. Ni pour Edwige, ni pour toute autre fille.

Le propre de la vérité est d’être sans grande valeur, lorsque l’on a passé du temps à la retenir, à la retarder, à la dire à moitié. Souvent, nous pensons nous épargner moult tourments, en entretenant de clairs-obscurs envers les personnes que nous prétendons aimer. Hélas, ceux-ci finissent par se contenter d’une partie de la vérité ; celle-là même que nous avons eu du mal à dire plutôt. Et malheureusement, ils n’ont pas le courage d’explorer l’autre moitié demeurée obscure.

Peut-être qu’en le disant bien plus tôt, peut-être, il serait toujours, à l’heure actuelle, son homme

 

P.S : Cet article est un challenge qui consiste à rédiger un texte avec le premier paragraphe du présent article.

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