Prépare-toi.

Je suis arrivé avec une demi-heure de retard au bureau ce matin. Et comme un automate, je me suis dirigé vers la machine à café, pour me servir une capsule. Pendant que la mousse surplombait le noirâtre liquide qui emplissait ma petite tasse, je me suis égaré dans mes pensées. Tu sais, commencer la semaine avec les besoins d’analyses d’une mère en chimiothérapie, et cette incapacité à faire un petit geste de générosité envers elle, un lundi matin, c’est un tantinet compliqué pour le moral.

La machine s’arrête. Je siffle une première gorgée en fronçant la mine. Le café est plus amer, visiblement plus corsé que d’habitude. Ces moments où tu te demandes « qui t’a envoyé ? ». Eh bah je me suis souvenu que c’est toi qui m’y a initié, et même offert mes premières capsules. Et je me suis également souvenu que je te devais une lettre. Après, j’ignore si c’est vraiment une missive qui t’est adressée, ou une confession que je m’en vais jeter sur la place publique. 

Mais en gros, ma lettre pour toi, est une exhortation. A te préparer. 

Prépare-toi !

D’abord à avoir un nouvel être à aimer plus que tout au monde. Un tout petit enfant, qui deviendra subitement, l’objet de toute ton attention, de toute ton affection. Prépare-toi à avoir une nouvelle priorité ; le genre qui s’impose à nous, sans nous obliger. Prépare-toi à te mettre volontairement sous le doux joug d’un enfant qui cristallisera tes énergies. Par-dessus tout, prépare-toi à trouver le juste équilibre entre l’amour et l’idolâtrie. Le Dieu que nous servons est un Dieu jaloux, et le vieux père Abraham l’a appris presque à ses dépens. 

Prépare-toi à partager l’amour de ton épouse avec cet enfant que vous vous êtes donné. Dis-toi que quel que soit ton amour pour lui, celui de ton épouse le surpassera de loin. Prépare-toi à avoir honte de jalouser un enfant qui ne parle même pas encore.

Tu liras des centaines d’articles sur la gestion d’un nouveau-né et tout ce qui va avec, mais tu ne seras jamais suffisamment préparé à l’insomnie que peuvent causer les pleurs d’un enfant à qui on donne tout, mais qui semble demander des choses qu’on ignore. Quand tu te retrouveras dans un bar, à siffler une bière et à tirer sur une cigarette, souviens-toi que c’est juste un mécanisme pour retarder ton retour dans une maison qui ne te ressemble plus, et que tu ne reconnais plus. Prépare-toi quand même à rentrer, pour embrasser ta famille, avec ton haleine pleine de houblon, pressé de t’endormir avant les réveils par les cris.

T’a-t-on déjà dit que ce changement de routine impactera ton humeur, et tes rendements professionnels ? Que ce sera probablement une période où tes responsabilités professionnelles seront beaucoup plus grandes, ainsi que les attentes de ta hiérarchie ? 

Mais vois-tu, il y aura surtout ta partenaire qui attendra beaucoup plus de toi. Parce que, cher frère, elle est aussi épuisée. Certainement plus occupée que toi. Ses congés maternité sont à peine finis qu’elle doit reprendre sa vie professionnelle avec un rythme beaucoup plus soutenu. Toi et moi savons combien ce monde est impitoyable envers les femmes. Prépare-toi à faire ton café toi-même, parce que ton épouse devra donner le sein à votre enfant, avant de se rendre à son travail, aussi. Ce n’est rien, me diras-tu. Mais lorsque tu te retrouveras à devoir faire toi-même, ces petites tâches qu’elle faisait de bon cœur, tu réaliseras combien il est difficile de faire des choses pourtant naturelles. 

Prépare-toi !

A être à genoux, beaucoup plus souvent. Non pour faire plaisir à qui que ce soit. Je sais combien tu es fier, dans ton humilité. Mais il te faudra redoubler d’ardeur, dans la prière. Il te faudra t’agenouiller devant le Principe Éternel. Il te faudra t’humilier souvent, devant le Créateur. Parce qu’il te faudra protéger les tiens.

Il te faudra t’élever suffisamment, afin d’être ce rempart pour eux. Il te faudra être suffisamment fort, afin de demander, d’obtenir, ou même d’arracher des choses pour eux. Tu sais combien, parfois, la Divine Providence peut être capricieuse.

Prépare-toi à des batailles silencieuses ; à des guerres houleuses ; à des rixes douloureuses.

Tu auras failli, si par quelque inattention, les tiens sont attaqués, quand bien même il y aura abondance de pain, à leur table. Tu auras échoué, si tu es incapable de les défendre.

Dans cette évolution, dans l’accomplissement de cette tâche, prépare-toi à affronter de plus ou moins longues périodes de silence, et de solitude. On a beau tout se partager, il est des choses qu’on ne dit que lorsqu’on est prêt soi-même, et surtout, lorsque les oreilles à qui l’on se confie, sont prêtes. 

Prépare-toi !

Ces moments de silence sont généralement des moments d’écoute. Prépare-toi à écouter le bruit du silence. A être conseillé par l’écho du vide, et la résonnance du creux. Prépare-toi à décider. A trancher. A arbitrer. Prépare-toi à blesser, à décevoir. Les décisions les plus importantes sont celles qui sont susceptibles de choquer la masse. Tu sais que les maîtres de chœur font souvent dos à la foule, et ne sont applaudis qu’à la fin du couplet. N’est-ce pas, nous confessons aujourd’hui, d’avoir jugé nos pères trop tôt ?

Prépare-toi à la longueur de ton couplet, à la longueur de la prestation. Tu as toute une vie pour exécuter cette symphonie, et tu es le seul à placer les notes sur chaque ligne de la portée.

Il y a une chose à laquelle tu devras te préparer particulièrement. Personne n’en parle. Personne ne m’en a parlé, en tout cas. Mais c’est de loin l’exercice le plus difficile, le plus éprouvant. Cet exercice te demandera de la mémoire. Beaucoup de mémoire. Mon Frère, prépare-toi à répondre aux questions de tes enfants. A leurs vraies questions.

Je ne parle pas ici, de l’innocente curiosité qui anime les enfants, et qui les pousse à demander de quelle matière les nuages sont-ils faits, ou comment on fabrique les bébés. Je voudrais te parler ici du Grand Oral. Du Suprême Résumé. Cet exercice te demandera de l’énergie. De la patience, et surtout de l’Amour. 

Il s’agit ici, des questions que posent les enfants une fois adulte. 

Il arrive, ce moment où ils seront suffisamment courageux, pour te questionner sur des choix que tu auras effectué, vingt ans avant leur naissance. Ce moment où ils se permettrons de juger ton comportement vis-à-vis de ta femme, leur mère. Prépare-toi à te souvenir des contextes dans lesquels tu auras utilisé des mots et des expressions, à la maison. Les enfants n’oublient pas. Mais leur mémoire est sans cesse réveillée par les anecdotes de leur parent qui se plaint le plus. 

Ce moment où, ils sont prêts à couper le cordon ombilical, sans vraiment être prêts ; ce moment où la fougue de la jeunesse se heurte à la bride de la sagesse naissante. Ce moment, clair-obscur, où ils se sentiront suffisamment sages pour remettre en question les choix de leurs parents, mais un peu cons et même lâches pour sortir des sentiers battus. 

Tu sais, ces moments où ils seront forts des expériences eues avec toi et ton épouse, mais faibles quand même. Ces moments où il faudra être prêts, à les laisser aller ; être prêts à s’effacer, tout en étant là. Tu sais, un peu comme ta maman, qui te demande parfois ce que tu as mangé au dîner, et qui te rappelle par la même occasion que ses médicaments sont finis. 

Je vais m’arrêter là. Parce que je sais que tu vas te préparer à envoyer cette lettre à la corbeille. Prépare-toi à ne pas prendre pour comptant tout ce qui est inscrit dans cette missive. Parce qu’entre nous, nous savons que je ne suis pas prêt, moi-même.

J’aurai été heureux en couple, en famille, et dans mes occupations professionnelles, que je n’aurai même pas le temps de te coucher ces quelques mots. Ce n’est pas à toi que je vais cacher que mon couple à moi est un cuisant échec, que j’ai peur des questions que ton neveu me réserve. Lâchement ou courageusement (cela va dépendre de ta propre grille de lecture), expressément ou tacitement, je me prépare à mettre fin à cette mascarade. Pour m’accorder un nouveau départ.

Je sais déjà les questions que tu te poses, mais on pourra en reparler, sur ton balcon ou le mien, autour d’une tasse de café. Et surtout, lorsque je m’y serai suffisamment préparé, moi-même. D’ici là, je vais déjà réussir à finir cette tasse de café, et chercher parmi nos amis communs, lequel pourra m’accorder un petit prêt, pour gérer rapidement la situation décrite au paragraphe premier. Tu sais combien parfois les clients traînent à honorer les factures. 

Prépare-toi à ce que ton cas soit différent. Je te sais beaucoup plus courageux que moi. Et il est même différent déjà. 

Et rassure-toi. Je vais bien. En tout cas, je pense. Mais ça doit être le spleen, de fin d’année. 

A nous revoir, l’ami.

A Gauthier.

A Isaac.