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Ce qui, jusqu’à ce jour, est capable de sérieuse déstabilisations de l’homme, est le silence de la femme qu’il aime.

Cette femme, je l’aimais. Je l’aime même encore. Je l’aimerai toujours, chers amis. C’est LA FEMME de ma vie. Et elle le sait. Et Dieu le sait. Pourtant, elle n’a dit mot, après tout mon monologue. J’en ai eu la bouche séchée, la gorge nouée. Ma salive, subitement pâteuse, passait douloureusement le cap de l’œsophage. Ce calme dans cette chambre, ce silence dans cette pièce qui n’avait aucun secret pour moi mais qui devenait subitement hostile m’étaient de plus en plus insupportable.

 

Elle ne disait mot. L’air ne filtrait même plus à travers cette large fenêtre ouverte. Le lit sur lequel nous étions assis nous rapprochait et nous éloignait, à la fois.

 

J’avais la main sur le poignet de la serrure, lorsque sa voix, oscillant entre supplication et déception, m’interpella :

« Ne pars pas encore, s’il te plaît. Parle-moi d’elle ! ».

 

J’étais toujours sur le pas de la porte, penaud, traversé par des sentiments mitigés. Le faisait-elle exprès ? Que voulait-elle savoir ? Comment parler de ce sujet ? Voulait-elle des confirmations par rapports aux soupçons qu’elle nourrissait déjà ? D’ailleurs, comment peut-on parler de « soupçons », dans ce cas, comme si on essayait de cacher quelque chose ? Comment parler d’une femme qu’on aime désormais à celle qu’on est, techniquement, en train de « quitter » ?

 

J’ai hésité encore quelques minutes, mais une fois de plus, elle a insisté. « Parle-moi d’elle, s’il te plaît », a-t-elle dit. Que puis-je bien dire, pour être à la fois objectif et véridique ? Comment cacher mon enthousiasme, comment vanter les mérites d’une personne à une femme qui vous a aimé toute sa vie ? Et qui vous aimera toute sa vie ?

 

Je me suis retourné, je l’ai aperçu, me faisant une place à côté d’elle, sur le lit. Toujours à vouloir retarder les échéances, toujours à vouloir me retenir, toujours à insister sur les questions auxquelles je n’ai forcément pas de réponses, ou auxquelles je n’ai aucune envie de répondre. Je suis retourné sur mes pas, quelque peu la mort dans l’âme, puis j’ai posé mon postérieur à côté d’elle. Elle a posé une main sur mon épaule, puis a réitéré la lancinante demande :

« Parle-moi d’elle ».

Malgré toutes ces années passées ensemble, j’ai au fond de moi une gêne jamais ressentie auparavant. Jamais je n’ai autant redouté prendre la parole devant celle avec qui j’avais l’habitude de discuter de tout et de rien, celle avec qui j’ai eu l’habitude de rire de tout, de pleurer pour rien… J’ai retenu mon souffle, puis j’ai forcé mes mâchoires à se desserrer.

 

  • « Que veux-tu savoir d’elle ? » ai-je réussi à articuler.
  • Ce que tu m’autorises à savoir d’elle, chéri, reprit-elle.
  • Je ne sais vraiment quoi dire, dis-je en expirant et en tournant le regard vers elle.
  • Alors je vais t’aider. Quel âge a-t-elle ?

 

A cet instant, j’ai mesuré sa détermination à vraiment en apprendre plus sur celle qui partagera désormais ma vie. J’étais toujours angoissé, mais quelque peu soulagé, par des questions précises.

 

  • Elle est…un peu moins âgée que moi. Mais certainement plus jeune que toi, plaçai-je, en guise de blague, qui visiblement n’a fait rire personne.
  • Elle est comment ?
  • Oh, physiquement un peu comme toi.
  • C’est-à-dire ?
  • Alors, elle est un peu comme toi… Taille moyenne, visage ovale comme le tien. Et, ciel, depuis un moment elle s’est coupé les cheveux, accentuant véritablement votre ressemblance. Elle marche comme toi, posément, avec mesure et prestance. Et quand elle le fait, ses fesses prennent le temps de balancer comme il le faut, fis-je en représentant des fesses, avec mes deux mains.)
  • Je vois, fit-elle calmement. Mais elle doit forcément avoir quelque chose de plus que moi, non ?

 

A cette question, je me suis senti détendu tout d’un coup ; mon cœur ne battait plus ; je ne me sentis plus obligé de mentir, ou du moins, dulcifier mes dires ; aussi ai-je décidé de délier ma langue, et de parler à cœur ouvert. Advienne que pourra.

 

  • Pour tout te dire, elle n’a rien de plus que toi. Elle n’est juste pas comme toi. Et c’est définitivement ce qui me retient auprès d’elle.
  • Elle est comment ?
  • Elle est pleine de vie, elle est pleine d’ambitions, elle est pleine de rêve, elle est pleine de foi, elle est pleine d’énergie. Comment te dire ? Elle ne se contente pas de moi, comme un pis-aller. Elle m’a choisi ; un peu parmi tant d’autres. Ce qui me donne le goût d’être spécial à ses yeux

 

Et elle ne rate aucune occasion de me rappeler combien je suis spécial à ses yeux. Elle est entreprenante, elle est vivifiante. Pendant que tu me pousses à chercher un emploi au nom de la stabilité et du revenu régulier mensuel, elle ne tarit pas d’idées pour relancer mes activités commerciales, en me faisant voir ce que moi-même suis incapable de voir. Pendant que tu exprimes ton insatisfaction à propos de ce que j’ai pu te donner, elle rend grâce pour ce que j’ai, et en fait quelque chose de bien plus grand.

 

Comment te dire ? Elle a une langue exercée. Elle ne dit que des paroles d’encouragements, des mots réfléchis et des expressions positives. Pendant que tu me boudes à cause de mon humeur, elle réussit à me faire parler, et dire ce qui ne va pas. Pendant que tu me tourmentes avec tes reproches, elle me restaure avec une simple tape amicale à l’épaule. Lorsque tu ne brandis que mes devoirs et tes droits, elle me rappelle que j’ai le droit de me faire aider par elle.

 

Je ne sais pas mais… elle est riche. Si riche qu’au-delà du simple papier représentant une quelconque somme d’argent, elle me fait de véritables séances de coaching et de motivation. Pendant que tu soulignes mon manque de liquidité, elle glisse exprès de petits billets dans mes pantalons sales, comme si je les avais égarés moi-même. Pendant que tu me traite de paresseux et de pauvre, elle me rappelle la différence entre être sans le sous et être pauvre.

 

Non, elle n’est pas comme toi. Elle est douce, elle. Ce que j’ai pu faire de mal, elle le souligne avec tellement de calme et de révérence que je m’en excuse moi-même sur le champ. C’est bizarre ; elle a une forte personnalité, mais elle ne se braque pas. Elle réussi par je ne sais quelle magie, à me tenir tête, sans être têtue ni effrontée.

 

Et puis vous n’avez pas les mêmes rapports à l’argent. Elle a beau sécuriser un emploi et être à l’abri du besoin, elle demeure consciente de la nécessité d’entreprendre, et de diversifier ses sources de revenus. Pendant que tu as peur de toute prise de risques, et refuse presque catégoriquement tout investissement dans une quelconque activité commerciale, même dans la mienne, elle trace sur un papier, des cases pour analyser avec moi, les forces, les faiblesses, les opportunités et menaces, de ce que je compte faire.

 

C’est une alchimiste, en vrai. Elle sait transformer le médiocre en précieux.

 

Ah, fis-je avec un air bien plus heureux, pourquoi c’est elle que je préfère ? Parce qu’elle ne se contente pas de prier pour moi. Elle prie avec moi. Elle invoque avec moi la Sagesse Suprême, dans les prises de décisions, elle me fait voir toutes les provisions disponibles à la Banque Universelle pour la réalisation de nos projets, elle me fait sentir l’Intelligence Infinie qui se manifeste au travers de nos œuvres et réalisations.

 

Je ne dis pas qu’elle t’est meilleure, maman. Je ne suis pas en train de vous comparer. Je ne dis pas non plus que tu as été une mauvaise épouse, ou une mauvaise mère pour nous. Tu sais toute la place que tu as dans mon cœur et dans ma cour. Mais… excuse-moi je préfère celle-ci à l’autre. Je ne veux juste pas d’une femme comme toi, parce que je ne suis pas comme papa.