J’ai poussé un hurlement en moi, à la lecture du mail. J’ai même tapé du poing sur ma table de travail, tellement la nouvelle m’a ravi. Des semaines d’angoisses, d’appréhension, de remises en question. Des semaines que ces sacrés auditeurs épluchent mes résultats et planchent sur mes performances. Le rapport est transmis à qui de droit ; je ne passerai pas à la guillotine, et mieux, ils revoient ma position au sein de l’entreprise.

 

Affalé dans ma chaise roulante, j’ai tournoyé plusieurs fois, remerciant le ciel, avant de me résoudre à rentrer. Ordinateur éteint, table rangée, lampe de table éteinte. J’ai rendu grâce pour la journée, puis me suis mis à chercher les clefs de ma voiture, ainsi que mon téléphone. Il fallait alerter deux trois personnes, afin d’arroser la bonne nouvelle, en ce vendredi soir. Avant de saisir mon téléphone, j’ai promené mon regard sur cette surface qui est bien plus qu’une table de travail pour moi.  Mes états d’âme, mes joies, mes peines, mes rires et pleurs, mes tourments et résolutions, mes prières et espoirs…

 

Mon regard tombe enfin sur cette photo encadrée, de mon épouse, tenant notre fils dans ses bras. Je l’ai saisie, pour les contempler encore une fois. Ah oui. Ma femme. Il fallait l’informer, avant même de prendre la route pour la maison. Mais lorsque j’ai ouvert l’application SMS de mon téléphone, je n’ai rien pu saisir. J’ai regardé l’écran de longues minutes, avant de pianoter quelques lettres. « Chérie, ne m’attends pas ce soir ».

J’ai saisi la clef de ma voiture, attrapé ma veste, éteint les lumières de ce bureau qui ne sera plus le mien sous peu, puis j’ai filé au parking pour me mettre en route.

« Pourquoi ? », me notifia mon téléphone. J’ai souri en démarrant, puis me suis mis à répondre. Dans ma tête.

 

Ne m’attends pas ce soir, mon amour, parce que j’ai bien envie de traîner dehors avec mes amis. Ça fait un bon moment, qu’on ne s’est plus vu, eux et moi. D’ailleurs, il faut que j’appelle Isaac. Il me boude parce qu’il supporte de moins en moins mes blagues sur son « célibat ». Je dois lui porter l’information, parce qu’il maîtrise le noble art d’arroser les bonnes nouvelles. Ouais, ce côté festif de mon pote me manque. Les derniers mois ont été tellement éprouvants, que sa joie de vivre sera une réelle bouffée d’oxygène.

 

Tiens, il faut qu’il fasse signe à Claude également. C’est notre soupape de sécurité, ce jeune homme. Il sait toujours s’arrêter et nous arrêter, à temps. Ce soir ce sera ma tournée. Voilà des mois que je n’ai plus réglé une seule addition, quand nous sortons ensemble. J’ai assez profité de leur générosité, ça doit leur faire plaisir, qu’on se retrouve vite fait.

 

Non ! Ne m’attends pas ce soir, parce qu’avec mes amis, nous irons déguster cette soupe noirâtre pleine de piment avec de la tête de chèvre que tu détestes tant. Nous nous ferons des blagues, censées et déplacées, nous rirons à gorge déployée, nous boirons de la bière jusqu’à frôler l’ivresse. Je leur annoncerai la nouvelle de ma promotion. Ils crieront de joie, ils mimeront des danses ancestrales en mon honneur, ils commanderont d’autres bouteilles, pour qu’on trinque. Si ça se trouve, Isaac offrira la tournée à tout le bar, pour montrer à quel point il est content pour moi. Claude prendra la parole, pour donner ses conseils, avec son air mi con-mi sérieux. On boira encore. Je leur donnerai de nouvelles échéances, pour tout l’argent que je leur dois. Ils me rassureront de leur patience, puis on se décidera à rentrer.

 

Claude me dira probablement d’aller voir ma mère pour lui annoncer la nouvelle, et de passer un coup de fil à mon père. Isaac me dira de rentrer te retrouver, pour t’annoncer la nouvelle. Mais comme toute cette ambiance m’a manqué, je leur proposerai un dernier verre dans un autre restaurant. J’insisterai tellement, que nous irons encore boire. Nous danserons certainement. Et comme au bon vieux temps, nous allumerons une cigarette que nous fumerons ensemble. Juste pour le fun ; juste pour réaliser que nous ne sommes pas fumeurs, et que nous ne sommes donc pas si voyous que ça.

 

Entre deux verres, j’enverrai un message à Senyo. Tu sais combien il est professionnel et formaliste, lui. J’ai beau lui reprocher sa froideur et parfois son manque d’initiatives, mais ses conseils m’ont tiré de pas mal d’affaires, il faut avouer.

 

J’appellerai Julien pour qu’il nous rejoigne. Je peux parier qu’il meurt aussi d’envie de sortir, mais réfléchi à comment présenter la chose à sa femme. J’ai toujours été jaloux de la complicité de ces deux-là. Tu en as même assez de m’entendre dire combien j’ai envie qu’on soit comme eux. Il dînera tranquillement avec sa famille, puis, trouvera un moyen de nous rejoindre plus tard. Il offrira aussi la tournée, et voudra qu’on change d’endroit, afin qu’il puisse aussi profiter de sa soirée. Je lui dirai la nouvelle, puis, j’en profiterai pour glisser des sujets personnels. Quand tu réussis à me pousser à bout, il arrive à me prouver que je ne suis pas le plus malheureux, et qu’avec un peu de sagesse, je pourrai nous sortir de cette mauvaise passe. Julien ne boit pas fréquemment, mais il boit suffisamment, quand il a l’occasion. Il insistera certainement pour une autre tournée.

 

A ce stade, ma chemise sera pleine de sueur, et ma panse pleine de levure. Mais j’aurai assez de lucidité pour faire un SMS à Olivia. Je ne serai pas long. Je dirai juste « Chérie, j’ai le poste », pour laisser opérer la magie. Elle m’appellera dans la seconde d’après, en hurlant les félicitations. Elle dira combien elle est fière de moi, et contente pour moi. Elle me demandera où je me trouve. Elle voudra que je passe chez elle boire un jus de fruit, ou manger un petit truc. Mais surtout elle me dira de venir pour qu’elle me prenne dans ses bras, pour qu’elle me répète qu’elle a toujours cru en moi, pour qu’elle me dise droit dans les yeux combien elle est fière de moi.

 

Je n’en suis pas trop sûr, mais je pourrai parier qu’elle me demandera ce que je voudrai manger cette nuit. Crois-moi, elle mettra à cuire tout ce que je désire. Elle m’installera dans son canapé, elle dressera la table, je mangerai, et elle me demandera de me reposer. De dormir. Ou du moins de fermer les yeux. De ne penser à rien. De ne point penser à mes devoirs ou obligations. D’oublier les choses qui me tracassent.

 

Dans ses bras, je m’assoupirai. En paix. Parce qu’elle m’offre la paix. Parce qu’elle sait que j’ai le droit d’être faible, d’être fatigué. Elle sait que j’ai le droit d’être fauché, de n’avoir rien en poche, de n’avoir rien à me mettre sous la dent. Elle sait combien cela peut être difficile pour moi aussi, et elle sait comment répandre de l’énergie, lorsque je suis exténué.

 

Elle posera certainement sa tête sur mon torse. Pour entendre battre mon cœur d’homme. Elle me dira tous les sentiments qu’elle a pour moi, tout en jouant avec le morceau de métal à mon annulaire gauche, comme pour me signifier combien impossible est toute idylle, entre nous.

 

Ne m’attends pas ce soir, chérie. J’ai très envie d’ôter cette bague, avant d’aller chez Olivia, pour une fois. J’ai envie, d’avoir le courage de traverser son couloir, rentrer dans sa chambre, me blottir dans ses bras, et entrer en elle. Ne faire qu’un, avec elle.

 

Quand je me serai requinqué, je reprendrai le chemin de la maison, de notre maison. Ne t’inquiète pas, je n’ai pas oublié les médicaments de notre fils. Il doit bien avoir une pharmacie de garde, en cette nuit. Il ne mourra pas avant mon arrivée quand même. Je sais que tu ne m’attendras pas, que tu seras déjà endormie, à mon retour. Je dormirai au salon, pour ne pas te réveiller.

 

Quand tu seras réveillé, je te dirai que j’ai été promu, au boulot. Et tu me répondras « c’est bien », en vaquant à tes occupations. Et je te dirai merci.

 

Puis je sortirai faire le jardin. Comme tous les samedis