Avec celui que j’appelle “Petit Frère”.

« Le soleil dardait déjà ses rayons, lorsque le petit attroupement s’est formé, pour la cérémonie. Les anciens avaient le visage grave, alors que les plus jeunes semblaient plus gais, enchantés. La calebasse d’eau passa de lèvres en lèvres. Lorsque tout le monde eut bu, ou du moins trempé ses lèvres, la jeune fille reprit le contenant, et s’éloigna promptement.

Le cérémoniel débuta, par les salutations d’usage, les rapides prières de bénédictions. Ensuite, il fallait justifier la raison de la présence, en si bon matin, même si on savait tous que c’était pour le baptême du nouveau-né. Les deux familles étant de traditions et cultures différentes, il a été convenu que la cérémonie se fasse selon les traditions du père de l’enfant, c’est-à-dire, selon les nôtres. »

Les deux précédents paragraphes sont censés appartenir à un article entamé depuis deux mois, avec pour probable titre « Lettres d’un père : prépare-toi ». Il s’agit de quelques conseils et précieuses mises en garde d’un père à son fils, sur le point de devenir père lui-même. C’est l’orientation que j’avais de l’article, jusqu’à ce que je ne tombe sur ton brillant article, « Détester pour mieux aimer ».

Je l’ai lu plusieurs fois. Il m’a beaucoup parlé. Il m’a même interpellé, moi qui ai manqué de courage, pour terminer mon article à moi. J’ai donc décidé de reprendre mon texte, histoire de voir ce que cela peut donner.

Befoune, tu es mon aînée de plusieurs années. Mais en matière de parentalité, je peux prétendre être ton aîné à toi. Quoi ? Je suis père depuis plus d’un semestre, tout de même. Laisse-moi faire ce malin au moins.

Contrairement à toi, je n’ai jamais été réveillé la nuit par les cris de mon enfant. Je n’ai jusque-là, jamais été emmené à sacrifier mon sommeil pour le sien. Pour la simple raison que je n’ai pas encore la [mal]chance de vivre avec la mère de mon enfant, sous le même toit.

Mais alors, en quoi est-ce que ton billet a pu me parler ? En quels termes me suis-je reconnu dans ton texte ?

Au-delà du challenge que représentent les mois précédant la naissance, au-delà des moments de profondes remises en questions, de peurs, de doutes, d’instabilité, il n’y a, à ce jour, aucun sourire capable de faire frémir un être, plus que celui du fruit de ses entrailles. Il n’y a pas de moment d’intimité pouvant surpasser l’instant où ton enfant s’endort, en toute confiance, sur ton torse. Il n’y a pas de méditations plus profondes que celles qu’on fait les yeux grandement ouverts, le regard rivé sur ce petit être qui dort paisiblement. En ce qui me concerne, les meilleurs moments de fou rire, sont ceux que j’ai, en faisant des grimaces pour faire rigoler cet enfant.

La vérité, c’est que l’arrivée d’un enfant bouleverse absolument tout. Ce peut être en bien ou en mal. Tu le dis si bien, “la parentalité fait mal. Physiquement et moralement.” En ce qui me concerne, pour faire simple, je n’ai véritablement recommencé à revoir la vie en rose que depuis que je la vois à travers les yeux de mon enfant. Je n’ai retrouvé le courage de me projeter dans l’avenir, que lorsque j’ai dit la phrase « quand mon enfant aura X ans… ». Je n’ai véritablement réussi à m’affranchir du regard et du jugement des autres, que lorsque ce petit être me fixe du regard, comme pour me dire « je te poserai telle question quand je serai grand ».

Befoune, tu m’as interpellé quant à la manière dont je vis ma parentalité.

C’est très mignon de s’émouvoir sur un bébé tout rose, qui ne demande que le sein de sa mère. C’est une étape qui passe très vite, et la réalité est parfois moins belle.

La vérité, c’est qu’être parent va au-delà de subvenir aux besoins primaires de l’enfant, et je ne t’apprends strictement rien. Le véritable combat est interne. Et il peut se situer à des niveaux divers.

En effet, étant nous-mêmes d’éternels enfants, comment arriver à donner au notre, dans une juste mesure, ce que nous n’avons pas reçu nous-mêmes ? Comment aimer cet enfant sans tomber dans l’idolâtrie ? Comment lui inculquer très tôt que la vie peut être difficile, sans le priver d’essentiels moyens à son plein épanouissement ? Comment nourrir des rêves pour lui, sans essayer de vivre les nôtres par procuration, sans étouffer ses rêves à lui ? Comment lui tenir la main, et l’accompagner sur les sentiers de la vie, et savoir lui laisser choisir sa route plus tard ? Comment lui exprimer notre grand amour, tout en se passant de signes ostentatoires ? Comment être dur, sans être méchant, réprimander sans exagérer ?

Hélas, chaque fois que ces questions me taraudent l’esprit, je me rappelle des durs mais combien véridiques propos de mon père, dans sa lettre « Lorsqu’on a ton âge ».

L’autre véritable challenge, en tout cas en ce qui me concerne (je le rappelle encore), c’est comment trouver ces réponses, ensemble, avec la mère de l’enfant ? Nous sommes parfois tentés de faire les choses, sans concertations. A tort ou à raison. Et parfois, nous entrons en confrontations avec celle qui sont autant parents que nous, autant apprenants que nous, autant désemparés que nous. Et nos beaux rêves, nos pieux souhaits connaîtrons certainement de cuisants échecs, si nous sommes incapables d’avoir une vision commune, pour cet enfant. Je dirai même que le drame réside dans le fait d’avoir échoué dans le partage de cette vision avec la partenaire, au préalable. S’il ne s’agit que de deux adultes qui essayent de se façonner, en toute diligence et bonne intelligence, le salut est encore possible. Mais lorsqu’il y a, au milieu de deux adultes en enfance, un petit être qui n’a absolument rien demandé, le péril peut sembler imminent.

Béfoune, j’irai un peu plus loin en disant, que l’ultime challenge, c’est de se retrouver responsable de quelqu’un, pendant qu’on ne s’est pas encore trouvé, soi-même. Il se raconte qu’on n’est jamais prêt, pour accueillir un enfant. La vérité, est qu’il faut tout de même de la préparation, pour se dire responsable d’une âme incarnée. Il faut être capable de prier suffisamment pour soi, avant de prier pour autrui. Il faut se protéger soi-même, avant d’être un rempart, pour son enfant. Il faut trouver la voie à suivre, avant d’inviter d’autres personnes à l’emprunter. Ne faut-il pas éduquer et diriger par l’exemple ?

Grande-sœur, si tu me demandes comment je vis ma parentalité, j’ai envie de te répondre en te racontant comment je vis ma filiation, avec mon père. Parce que je n’ai jamais été si proche de lui que maintenant que je suis moi-même père. Je ne l’ai jamais assez compris que maintenant où je suis responsable de quelqu’un d’autre. Je réalise seulement maintenant, que nous avons jugés nos parents trop tôt.

Pendant longtemps, et je l’ai même écrit plusieurs fois, je me suis fixé pour objectif de vie de ne rien faire comme mon père. J’étais naïf hein. A présent, tout mon combat se résume à deux choses : la première, faire en sorte que mon enfant ne me reproche pas ce que j’ai reproché à mon père. La seconde, pouvoir lui répéter, yeux dans les yeux, ce que mon père m’a dit une fois, après m’avoir sévèrement battu, un soir de pluie, où j’ai commis une grosse méprise : « Si tu me suis, je te montrerai qui tu es. Une fois que tu sauras qui tu es, tu ne pourras plus t’égarer. Suis-moi, et jamais tu ne te perdras. »

Tu as terminé ton article par une chanson sur laquelle tu danses à 3h, avec ton petit humain. Le mien, à chaque fois que j’en ai l’occasion, je lui joue cette chanson du groupe Il Divo en feat avec Céline Dion.

 

 

« Rien de tel qu’un enfant pour vous remettre dans le bain du monde ” – Christian Bobin