Father’s Love
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Bonsoir petit.
Alors, comment tu vas ? (…)
 
J’ai lu avec une attention particulière ta dernière lettre. Elle m’a même un peu fatigué, si tu veux savoir. Tes tournures de phrases pour exprimer les choses pourtant si simples me font toujours rire. Mais soit ! C’est certainement encore là, une différence entre le littéraire que tu es et le scientifique que je suis.
 
J’ai pris du plaisir à te lire, comme à chaque fois que tu donnes des nouvelles, mais surtout parce que ta lettre remémore des questions que je me suis certainement posé, moi aussi, à un certain moment de ma vie. Et comme d’habitude, fils, il n’y a que la méditation contemplative à laquelle on se livre au soir de sa vie, pour fournir certaines réponses.
 
Vois-tu, il n’y a pas de manuel du bon père de famille. Il n’y en a pas, et sur ma vie, il n’y en aura jamais. Il n’existe pas d’école où on apprend à être père. Il n’y a pas de canevas, il n’y a pas de modèle. De ce fait, il n’y a pas de bons ni de mauvais pères. Il n’y a que des hommes qui ont essayé.
 
Tu as ta femme, avec laquelle tu t’es mis depuis un moment. Vous avez des projets, vous avez des plans. Avoir une progéniture en fait partie. Mais quelle que soit ton impatience à être père, le jour où ta partenaire t’annonce une grossesse, tu es pris de court. Tout de suite tu ne réalises pas vraiment, puis tu éprouves un naïf sentiment de fierté, quoique mêlé à un peu de peur. Oui, tu es content, et oui tu as peur. Une grossesse, ça prend quand même neuf mois. Et un enfant, c’est quand même toute une vie…
 
Petit, à l’instant où on t’annonce une grossesse, tu es l’homme le plus heureux du monde. Et c’est à cet instant que débute la relation d’amour entre un père et un enfant. Cet amour commence souvent par des promesses. Des promesses faites dans le creux de ton cœur… Des serments dits dans le silence de ta conscience. Tu te promets d’être un modèle pour l’être que le Principe Éternel vient de t’accorder. Tu promets en ton for intérieur le protéger, le garder, l’élever, lui conférer des valeurs… Et par-dessus tout, fils, tu te jures à toi-même d’offrir à cet enfant ce que toi tu n’as jamais reçu.
 
Aphtal, je ne sais pas si je te l’ai déjà dit. Mais mon père à moi, je n’ai jamais vu le haut de son crâne, de son vivant. Ton grand-père avait toujours un turban sur sa tête, et il ne permettait à aucun de ses enfants de le voir, sans ! Je suis à ce jour incapable de te dire si mon père était chauve ou s’il avait une chevelure soignée. Jamais je ne me suis assis à la même table que mon père. Il mangeait dans son vestibule, nous, dans la cour, ou à la devanture des cases de nos mères. Mon père à moi ne nous parlait directement que très rarement. Il s’adressait à nos mères qui se chargeaient de nous informer. Inutile de te dire qu’en pareils cas, difficile de discuter une de ses décisions. Inutile de songer le contredire. A mon époque, petit, mon père avait supporté ma scolarité jusqu’au CEP. Au-delà, j’ai dû me débrouiller. Plus tard, c’est sur lui que j’ai fait mes premiers actes, en tant que médecin.
 
J’ai beau avoir une dizaine d’enfants avant de rencontrer ta mère, mais je peux te décrire exactement les conditions dans lesquelles j’ai appris que j’allais t’avoir. Je peux te raconter les nuits passées à réfléchir à un prénom à la hauteur du sentiment que j’avais déjà pour toi. Je peux te décrire comment je te regardais, dans cette mosquée familiale, le jour de ton baptême, je peux même te raconter la fête qu’il y a eu, le jour de ta circoncision.
 
Aujourd’hui, petit, tu ne pourras pas compter le nombre de fois qu’on a pris le thé ensemble, rigolé ensemble, nous faire des blagues même si je n’y suis que très peu doué. Et Dieu est témoin de combien de fois tu t’es rebellé contre moi, refusé d’obtempérer ; Dieu seul sait combien de fois tu as maugréé contre moi, pris tes propres décisions sans me consulter, ne serait-ce que pour avoir mon avis, alors même que tu étais à ma charge totale, effective et permanente. Aujourd’hui, fils, nous avons des échanges épistolaires, où nous nous parlons sans langue de bois. Nous avons des conversations téléphoniques, je te demande même tes avis sur des décisions me concernant moi ou mes biens.
 
Si tu ne vois toujours pas où je veux en venir, je vais te le redire : chacun fait le serment d’offrir à son enfant ce qu’il n’a pas reçu. Et à mes yeux, petit, c’est un amour qui ne dit pas son nom. C’est un sentiment sur lequel on met difficilement un adjectif. Parce qu’il est moins ostentatoire.
 
Nous vous inscrivons dans des écoles que nous n’avons pas eu la chance de fréquenter. Et malgré cela, vous voulez avoir le droit de rentrer à la maison avec des notes moins bonnes que les nôtres. Nous vous prodiguons des conseils qu’on aurait aimé avoir, mais vous prétendez être plus sages que nous. Nous mettons les moyens afin de vous faire atteindre des faîtes que nous n’avons pas eu la grâce d’atteindre, faute de moyens, et vous voulez avoir le temps de vous amuser en cours de route. Et lorsque nous exerçons notre droit d’être exigeants (parce que oui, c’est notre droit), lorsque nous vous imposons des obligations de résultats, vous faites dans du sentimental, et vous consolez faussement en disant « Mon père ne m’aime pas ».
 
Vous n’êtes pas dans nos cœurs. Vous ne pouvez pas savoir ce que nous ressentons à votre égard. Nous ne le dirons peut-être pas verbalement. Nous ne pouvons que le manifester. Tant pis si vous ne le percevez pas. Parce que vous ne pouvez pas nous obliger à vous aimer comme vous le voulez. Nous n’avons pas à nous conformer à vos nouveaux standards. Vous n’avez pas à nous imposer une façon de manifester nos sentiments. Vous n’en avez ni le droit ni la légitimité.
 
Malgré tout ce que tu feras à ton enfant, malgré toutes tes privations, tous tes sacrifices, un jour, tu réaliseras qu’au fond, il ne comprend pas que tout ce que tu as fait était par amour. Ce jour, fils, tu te mettras à comparer tout ce que tu lui as offert et tout ce que tu as reçu, toi, de ton père. Et tu te diras « Merde ». Tu te diras ce jour avoir fait de ton mieux. Tu te diras, et tu lui diras « Lorsque j’avais ton âge… » Et ce jour, tu cesseras d’en faire une priorité absolue. Non parce que tu auras cessé de l’aimer. Mais parce que tu auras changé ta façon de manifester ton amour envers lui. Tu accepteras enfin qu’il réalise l’importance de ce que tu lui donnais gratuitement, en l’en privant.
 
Je suis très content pour toi et ta femme, fils. Je sais que tu feras de ton mieux. Je sais que tu voudras faire mieux que moi. Et je ris déjà de tout ce que tu auras comme réponses, aux questions que ton enfant te posera. Je sais que tu auras l’honnêteté de revenir me dire que j’avais raison. Si je ne suis plus de ce monde, aie le courage de venir le dire sur ma tombe.