Enfant triste

 

Si je dois partager la définition africaine du mot « famille », eh bien chers lecteurs, vous êtes déjà de la famille. Si nous le voulons, – même si nous ne le voulons point – nous sommes cousins, frères, sœurs, belle-sœur, beau-frère, oncle, neveu, et tout le bataclan familial qui pourra engendrer entre nous certaines obligations.

Dieu sait combien je suis attaché à la cellule familiale ; le même Dieu sait combien je peux être altruiste, mais aussi ô combien je suis épris de liberté, d’équité, de justice et…de nourriture.

 

Je vous parle donc de mon oncle.

 

J’ignore l’exact lien de parenté que le type a avec ma mère. Ils n’ont point le même patronyme, ils ne se ressemblent pas vraiment. Ma mère est élancée, calme et calculée. Lui, est une boule sur patte. Haut comme trois pommes, bras courts, reposant sur un ventre qui semble porter des jumeaux. Il est toujours agité, toujours en train de parler et de gesticuler. Il sautille comme pour être remarqué, ou pour saisir les mots qui semblent passer par-dessus sa tête. Je n’ai jamais compris la complicité qui existait entre ma mère et lui. Oncle 20 (diminutif de Vincent, affectueusement attribué par ma mère.)

 

20… Le seul qui débarque à n’importe quelle heure de n’importe quel jour ; le seul pour qui ma mère peut faire fi de sa sieste (Dieu sait combien ma mère ne rigole pas avec sa sieste) pour lui tenir compagnie toute l’après-midi. 20… nous, on ne sait où il habite, ni ce qu’il fait de ses journées ; il peut disparaître comme cela, des mois durant, mais lorsqu’il réapparaît, c’est comme s’il avait toujours été là. Bref, le type a presque tous les droits quand il ouvre le portail de notre maison. Hmmmm Oncle 20 hein.

 

Parlons à présent de ma pitance.

Les faits se déroulaient un jeudi, jour clé de la semaine ; jour où tout le monde maudit les tracas de la semaine, en nourrissant ardemment l’envie de Vendredi, et donc l’arrivée du week-end. Donc c’était un jeudi, à l’heure où le soleil était au summum de son rayonnement, à l’heure où les hommes font une pause, dans leur activité, pour répondre au biologique appel de leur estomac. Oui, c’est à cette heure-là que, paumé comme un gecko de mosquée, je réalise que tout ce que je pouvais cuisiner ce jour était de la pâte d’igname. Du fufu.

 

Survivalistes dans la famille, on a tous appris à transformer le moindre ingrédient en repas (si on peut vraiment appeler ainsi toute nourriture pour tromper sa faim, et ne pas tomber en syncope). Ma mère pouvait même cuire du gravier, et nous le faire manger comme du haricot. C’est vous dire.

 

Donc, ce midi, rentré de la fac, épuisé comme un âne, j’ai réussi à peler des restes d’igname. Vous savez, le haut qui est plus dur que le reste là. J’ai réussi à bouillir les morceaux, à laver le mortier et le pilon. Pour ceux qui savent, l’eau ayant servie à bouillir l’igname est celle qu’on utilise rapidement, pour faire un bouillon transparent (dans lequel baignent quelques têtes de petits poissons fumés, et une nageoire de poisson salé) abusivement appelé « sauce blanche ».

 

Je me suis donc mis à piler mes morceaux d’ignames, avec beaucoup d’énergie, torse nu, sous ce soleil. Ceux qui savent, savent que les morceaux de la « tête » d’igname sont particulièrement coriaces. J’ai donc pilé, jusqu’à obtention d’un début de pâte. On arrose avec de l’eau pour faciliter les choses. Au bout d’une dizaine de minutes de travail acharné et consciencieux, j’ai réussi à obtenir une pâte homogène, relativement molle, pouvant servir de repas. A ce stade, on laisse le pilon, on rince un plat, et on vient terminer la mise en forme de la pâte, avec la main.

 

J’étais donc à ce stade, quand quelqu’un ouvrit le portail, à la manière des propriétaires de maisons venus récupérer le loyer chez des locataires mauvais payeurs. C’était mon brave Oncle 20. Il m’a tapoté vigoureusement les épaules en disant « Mon fils, ça va ? » J’ai même failli tomber, tellement j’étais faible. J’ai répondu tout aussi faiblement.

  • Ah, mais c’est du fufu ça non ? Pourquoi Dieu est grand comme ça ? Apporte ma part au salon. Ta mère est là ?

J’ai senti le danger. Si je réponds oui, il ira la rejoindre au salon, et ça risque de partir en couilles.

  • « Non », fis-je tranquillement. Elle est sortie, je ne l’ai pas vu quand je suis rentré de l’école.
  • Ah ? Ce n’est pas grave. Je vais l’attendre, dit-il en me dépassant, pour traverser la cuisine et rejoindre le bâtiment principal. Mais, c’est de la sauce blanche ça là non ?
  • Ôfa (Oncle, dans la langue de ma mère), maman n’est pas là, répondis-je presque les larmes aux yeux. Tu peux l’attendre sur la ter….
  • « Evvvviiiiiiiiinnnnnnn » hurla ma mère depuis sa chambre, pour accueillir son frère Vincent.

Mon cœur s’est brisé.

  • Viens t’asseoir que je te serve le fufu moi-même, ajouta-t-elle !

Mon monde s’est effondré.

Ma mère a seulement noué le pagne autour de la taille, puis est venue me faire le regard de l’affection. « On va servir ton oncle, et je te fais de la pâte après, d’accord ?»

Je ne vais pas vous mentir, je me suis mis à pleurer. J’ai versé de chaudes larmes ce midi. Je ne comprends pas comment on pouvait priver son gosse de bouffe pour un frère. Je suis allé m’étaler à l’ombre, la mort dans l’âme.

 

Cet épisode date de plusieurs années déjà. Je m’en suis rappelé ce matin, parce que je viens de rendre visite à ma grande-sœur , et elle m’a servi le plat d’œufs brouillé initialement préparé pour son fils. Le petit m’a regardé avec dédain, j’ai seulement avalé le plat, et essuyé l’huile dans ses cheveux.

 

PS : cousins Hervé – Danielle – Sheppy- Anty, rassurez-vous, ce n’est pas que je déteste mes oncles hein. #CaResteEntreNous.