Devoir de mémoire

Ce matin, à ton départ, je suis resté au pas de notre mosquée, l’esprit en proie à mille et une questions, te voyant t’éloigner. Ma vue déclinante me fit d’abord croire que tu étais déjà loin ; cependant ta voix, saluant ton cousin au bord de la route me fit comprendre que tu étais encore tout près. Et maintenant que je t’écris ces lignes, ce furent les majeures interrogations de mon âme, le matin de ton départ. Es-tu loin de nous ? Es-tu tout près ? Ton éternel sac à dos, en présage à un court séjour, avec lequel tu viens nous voir, que contient-il à présent ? Les bibelots avec lesquels tu viens souvent, ou pour une fois, repars-tu avec quelque chose de différent, quelque chose de conséquent ?

Pour avoir vécu dans les grandes villes, et Dieu sait que Lomé n’en est pas une, je sais combien la distance physique peut facilement conduire à un certain éloignement du cœur, surtout lorsqu’on n’avait pas un solide ancrage. Peu à peu, on remplace le précieux par le médiocre, peu à peu, on se refait des valeurs, peu à peu, on devient un être étrange, peu à peu, on devient étranger. Cependant, je souhaite te convier à un exercice oh combien facile, mais d’une importance sans égale. Je te convie, mon enfant, à un devoir de mémoire.
Souviens-toi, petit, de tout ce que tu as vu, de ce que tu as entendu, de ce qui n’a point été dit, et de tout ce qui n’était point saisissable à l’œil nu.
Souviens-toi de ces journées fades, sans vies ni joies, sans bruits ni éclats ; ces journées où plus personne ne se donne des tapes amicales, où personne ne se bagarre, où personne ne hausse le ton ; ces journées où les gens de chez toi sont réduit à se rendre à la mosquée accomplir leurs devoirs envers le créateur, pour retourner se terrer dans leurs vestibules. Souviens-toi de ces interminables litanies désormais empreintes de mélancolie qu’ils adressent au Très-Haut. Souviens-toi, petit, des regards vides, des soupirs mélancoliques, des douleurs enfouis, des cris étouffés, des larmes réprimés.
Souviens-toi de ces nuits où les seules étoiles qui essaiment le ciel sont celles placées sur les minarets de nos mille et une mosquées ; ces nuits où même la lune ne se débarrasse plus de ce petit morceau de nuage, comme si elle avait honte de dévoiler toute sa plénitude sur les profondes meurtrissures de ton peuple. Souviens-toi de ces nuits où désormais l’on se couche tôt, sans partager le thé de l’amitié et de la fraternité avec des congénères ou quelques braves inconnus ; ces nuits où tout le monde rase désormais les murs, ces nuits où tu peux désormais croiser dix âmes sans en connaître une seule.
Souviens-toi, fils, de ce fumet de sang qui embaume la ville ; ce sang qui n’est point celui de béliers que nous avons coutume de sacrifier pour expier nos péchés et implorer la clémence du Tout-Puissant. Ce sang que ta terre a bu, souviens-toi que c’est le sang de tes frères. Ceux-là éternellement réduits au silence pour avoir voulu hausser le ton ; ceux-là à jamais maintenus à terre, pour avoir voulu bomber le torse ; ceux-là vidés de toute vie, pour avoir aspiré à une vie bien plus noble.

Souviens-toi que le cœur est un terreau fertile pour tout sentiment qu’on y sème. La fraîcheur de la nuit et le soleil du jour l’entretiennent. Souviens-toi que nous sommes le peuple de la danse du couteau, mais pas celui du meurtre. Souviens-toi que nous sommes le peuple du souvenir, mais pas celui de la rancune. Souviens-toi que nous sommes un peuple de braves, mais pas celui de la vindicte. Souviens-toi que nous sommes le peuple de la fierté, mais pas celui de l’orgueil.

Le sac de cola pourrit entièrement à cause d’une seule mauvaise noix de cola qui s’y glisse ou qu’on y glisse. Souviens-toi de tes frères qui se sont glissés dans des sacs où ils n’avaient pas leur place. Souviens-toi de ceux qui ont cru détenir le pouvoir, à force de trop s’en approcher. Souviens-toi de leur silence, souviens-toi du silence qui accompagne désormais leur visite ici. N’oublie jamais qu’il n’y a pire disgrâce que celle d’être vomi par les siens.

Souviens-toi qu’il n’y a aucun drame à se tromper, dans ses choix, dans ses voies. On peut toujours rectifier le tir, on peut toujours revenir sur ses pas. Le véritable drame réside dans le mensonge aux siens, et dans le mensonge à soi-même. Le drame, c’est de voir autre chose, lorsqu’on se regarde dans une glace. Il n’y a malheureusement pas de repentir qui vaille aux yeux des hommes, dans ces cas.

(…)

Souviens-toi que tes actes seront toujours vils si ta passion est vile, si ce que tu chéris le plus est abject. N’hésite pas à poser genou à terre en toute sincérité, si d’aventure tu déçois tes semblables. S’ils te jugent indigne de leur pardon, relève toi et va-t’en. Dieu seul est Grand. Ce n’est rien, de se retrouver seul. C’est mal de se sentir incurablement seul en présence de certains êtres. Cependant, si des devanciers te gardent rancune, ne t’accorde aucun répit tant que leur avis demeure inchangé. Le courroux de ceux-ci est bien plus grave que celui de ceux-là.

Souviens-toi que ceux qui nous ont précédé ne sont pas grands à cause des richesses qu’ils ont pu amasser. On ressasse les épopées de ces glorieux êtres à cause de leur capacité à mettre de la spiritualité dans leur geste les plus anodins. Nous les craignons encore aujourd’hui, parce qu’ils étaient capable de faire le plus difficile des sacrifices : celui qu’on fait sur soi-même. Fils, qu’importe ce que tu ramènes comme gain, le soir à la maison. Si tu n’es pas capable de semer une saine prière dans le vent, à l’aube, d’arroser la terre qui te porte avant de la parcourir, de rendre grâce le soir avant d’être comme mort sur ta couche, tu ne seras que l’ombre de toi-même.
Souviens-toi, que nous autres, devanciers, n’attendons rien de vous. En fait, nous n’avons même pas besoin de vous. Nous sommes sur terre avant vous. C’est même par nous que vous y êtes. Et si vous n’avez pas l’humilité et l’intelligence nécessaires pour nous demander comment cela fonctionne, vous risquez de mourir avant nous, et nous ne vous regretterons pas. Même si quelque chose vous est destiné, nous ne pouvons vous le remettre tant que vous n’en manifestez ni le désir, ni le besoin, car vous ne saurez en prendre soin. Et notre péché sera grand, en confiant de précieuses choses à d’innocents imbéciles. La liberté s’arrache, m’as-tu dit un jour. Eh bien, les bénédictions aussi. Souvent, on ne vous retient pas, non parce qu’on ne vous aime plus, ou qu’on est lassé de vous, ou parce qu’on ne tient pas à vous. On vous laisse partir, parce que l’amour qu’on vous porte est suffisamment grand pour vous laisser faire votre propre expérience loin de ce qu’on vous propose, suffisamment patient pour vous attendre le temps qu’il faudra, suffisamment sincère pour vous reprendre à votre retour.

Souviens-toi, que porter de la nourriture à sa bouche est un acte aussi intime que d’aller vers sa femme, et aussi spirituel que les prières adressées à l’aube du jour. La terre a porté une graine en son sein, pour en offrir les fruits. C’est ce fruit que tu mets en toi, afin de grandir. C’est ce « grandir ensemble » que nous traduisons, lorsque nous partageons un plat avec des êtres qui nous sont chers. J’espère que tu comprendras pourquoi, gamins, on vous servait tous à manger dans le même plat.
Si tu as quelques inimitiés avec untel, garde-toi de te nourrir dans la même assiette que lui, tant que subsiste le litige. La terre insupporte la fausse Fraternité ; ce qu’elle porte en son sein encore moins. Ce qui entre en l’homme ne le souille pas, mais cela en ressort difficilement. L’homme qui entre en terre n’en ressort jamais.
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Souviens-toi du chemin qui mène au vestibule de tes pères. Souviens-toi d’affermir la terre sur laquelle tu t’établiras, souviens-toi que tu répondras de la descendance que le Très-haut te confiera, tout comme j’aurai à répondre de toi, devant mes pères à moi. Par-dessus-tout, souviens-toi que nous ne sommes que peu de choses, et c’est ce qui mérite d’être transmis à travers les âges.
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