Lettre d’un père : missive à Akbar…
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Cher enfant,
Je couche ces lettres sans grandes convictions mais avec une certaine espérance qu’elles te parviennent un jour. J’ignore quand tu les liras. Mais je sais une chose ; non deux : la première est que tu liras véritablement cette lettre au moins trois fois dans ta vie : lorsque tu sauras lire couramment le français, puis lorsque tu seras véritablement doué de raison, et enfin lorsque tu seras comme moi, sur le point d’être père. La seconde chose dont je suis certain, c’est que quand tu liras cette lettre, je ne serai plus avec ta mère.

Fils, à l’instant où j’écris ces mots, je viens, en mon âme et conscience, de prendre la décision la plus importante, la plus grave et la plus douloureuse de toute mon existence : celle de me séparer de la mère de mon enfant. Je viens de décider, mon enfant, que tu ne grandiras pas dans un foyer normal composé d’un père et d’une mère ; tu n’auras pas cette vie qu’auront la plupart de ceux avec qui tu grandiras. Je viens de te condamner à croître partagé entre les propos d’une mère blessée et pleine d’amertume et probablement de rancune, et le silence d’un géniteur qui a tout à dire mais qui dit si peu.

Je t’écris cette lettre à un moment de ma vie où j’ai décidé de me recentrer sur moi-même, de désormais faire de mon pauvre être ma priorité absolue, de poursuivre enfin mes rêves, de me réaliser comme je l’ai toujours souhaité. En somme, mon enfant, j’ai fait l’ignoble mais salvateur choix d’être égoïste. Oui, pour m’élever il me fallait me libérer des boulets qui m’enchaînent et m’alourdissent ; pour m’accomplir il me fallait diriger l’essentiel de mon énergie vers les véritables challenges de la vie d’adulte ; pour me réaliser pleinement, il me fallait une moitié, une vraie. Non celle qui s’emboîte comme un puzzle dont les limites sont clairement visibles et dont les deux parties peuvent se défaire à n’importe quel instant, mais une moitié qui fusionne véritablement, et avec laquelle nous ne serons plus qu’un.

A l’instant où je t’écris ces mots, cher enfant, j’ai décidé de ne plus faire de compromis sur ce que je juge fondamental pour mon équilibre ; j’ai décidé de ne plus faire de concessions au détriment de ma paix et de mon bien-être ; j’ai décidé de ne plus sacrifier mes aspirations personnelles pour construire un hypothétique projet commun ; j’ai décidé de ne point me conformer aux diktats d’une société en déliquescence.

On ne peut être pleinement altruiste sans être un tant soit peu égoïste. Et crois-moi, ce difficile choix était également dans le supérieur intérêt de ta mère. Cela me peinait de la voir souffrir de mon intransigeance ; cela me chagrinait de la voir se sentir incapable de combler mes attentes ; cela m’insupportait de la voir se dévaloriser sans cesse et perdre de plus en plus confiance en elle-même. Au-delà de tout cela, petit, je n’en pouvais plus de la sentir indécise et incertaine, après toutes ces années. Je n’en pouvais plus d’essayer de lui faire croire qu’elle pouvait me faire confiance, et qu’elle pouvait rester avec moi. Je n’en pouvais plus de la voir prendre tout son temps alors que justement le temps est la ressource dont on dispose le moins. Je n’en pouvais plus de faire d’elle ma priorité, alors que quotidiennement elle arrivait à me faire comprendre qu’il n’y avait pas que moi dans la vie. Dans sa vie.

Les choses n’ont pas toujours été ainsi. Nous étions jeunes, pleins de vie, d’espoir, de rêves, de projets. On s’aimait, comme jamais on n’a aimé. Et c’était peut-être cela, notre tort. Être épris de l’autre, au point de fermer les yeux sur les « petits défauts » dont la somme sape dangereusement le fondement de toute vie à deux. Oui, petit, il ne suffit pas toujours de bien s’aimer.

J’avais peur de perdre ta mère. Peut-être un peu trop. Et lorsqu’elle m’a annoncé que tu t’es pointé en elle, petit, au-delà de la joie d’être père, j’y ai surtout vu l’occasion de la retenir définitivement auprès de moi. C’était sans compter avec ses peurs et craintes secrètes, ses aspirations et rêves profonds, ses doutes et incertitudes. J’avais si peur de la perdre, que sans le savoir, j’en ai fait une idole dans mon cœur, que j’adorais. Et le propre des idoles est leur désinvolture qui pousse l’adorateur à plus de sacrifices. Des sacrifices, j’en ai fait. Et je sais qu’elle en a fait de bien plus grands. Mais les choses qui nous coûtent notre propre paix et notre propre équilibre sont trop chères. Je n’avais pas la paix, et elle n’avait pas l’équilibre. Le navire avait pris trop d’eau pour être sauvé. Il fallait être réaliste, et avoir le courage de sauter par-dessus bord. Fils, je suis parti, et je ne m’en excuse pas. « Pour toute la vie » est bien trop long pour être malheureux.

Il ne suffit pas toujours de s’aimer, je te le dis encore. Malgré tout l’amour qu’on pouvait se porter, il y a des individualités à respecter, des particularités à prendre compte, et des réalités avec lesquelles il fallait impérativement composer. Je fais partie de ces hommes à la mentalité rétrograde, qui pensent toujours qu’il y a des rôles traditionnellement dévolus à la femme, qui ne sauraient être joués par les hommes, quel que soit leur ouverture d’esprit. Je fais partie de ces brutes qui exigent encore soumission et respect de leur épouse, quel que soit l’importance qui est la leur, dans la gestion de la chose familiale. Je fais malheureusement partie de ces hommes intolérants qui n’admettent pas la contradiction publique de leur femme, même s’ils sont aptes à accepter toute remontrance de leur part, dans le secret de la chambre. Je fais partie de la horde de ces abjects messieurs, las et paresseux qui attendent même que leur femme leur mette le morceau de viande devant eux lorsqu’ils mangent, malgré toute la fatigue qu’elles ont pu accumuler dans la préparation de ces mets. Je fais partie de ces ancêtres en enfance qui s’attendent à être dorloté, respecté et admiré, tant en public qu’au sein du seul espace où ils sont souverains : leur foyer.

Il est des individus qui vous comblent avec si peu et n’attendent quasiment pas grand-chose de vous, et vous maintiennent dans la satisfaction de quotidiens médiocres. Il en est d’autres qui, bien que vous poussant à être reconnaissant pour ce que vous avez déjà, vous challengent à obtenir mieux, parce qu’ils voient en vous le potentiel que vous-mêmes ne soupçonnez point. Je suis parti à la recherche de la seconde catégorie d’individus, mon fils. Je suis parti parce que j’avais encore tant à accomplir. Je suis parti parce que je me suis réservé le droit d’aspirer à mieux, d’accomplir et d’obtenir plus. Je suis parti, parce que je n’avais plus la patience d’espérer mieux avec le schéma qui m’était proposé. Je suis parti parce que je brûlais d’envie de me surpasser. Je suis parti afin d’écrire mon épopée et mon nom en véritables lettres de noblesse.
Quand tu liras cette lettre, tu te poseras certainement la question « ne suis-je pas une raison suffisante pour qu’il reste ? ». Si tu me la poses, cette question, aujourd’hui, je te répondrai droit dans les yeux que tu n’es pas une raison suffisante pour que je reste. Je ne saurai troquer mon bonheur à moi contre toi. Non, je ne te dois pas autant. Et au-delà, tu ne mérites pas que je te brandisse comme cause de mon malheur. Je t’aime déjà trop pour t’infliger la présence d’un père amer et déçu. Tu aurais été plus détruit, si j’étais resté.
Je suis assis, là, sur le pas de la porte, regardant ta mère éplucher l’ail pour le repas du soir. Elle ne se doute peut-être pas de ce qui se passe dans ma tête. Ou peut-être le savait elle, déjà. Je resterai auprès de vous, les cinq prochaines lunes, le temps que tu viennes au monde. Quand tu auras poussé tes cris, on te permettra de goûter pour la première fois à la maternelle sève. Tu dormiras dans la case apprêtée pour te recevoir. Tu y passeras tes premiers jours. Ensuite, on te conduira au patriarche. Dehors, devant tes devanciers, on te lavera de cette eau dont on lave les êtres qui nous sont attribués. On t’observera, puis quand tu auras la réaction que tous attendent de toi, tu recevras le sceau des Cayamaga. On me demandera d’égorger le bélier en ton honneur, avant de t’attribuer un prénom qui devra te suivre toute ta vie. Je te nommerai Akbar. Parce que tu resteras « Le Plus Grand » de tous mes vœux et de tout ce qu’Allah m’aura accordé ici-bas.
Tu auras toujours une place dans mon cœur, dans ma cour, et dans ma vie. Quand tu seras prêt, tu pourras me rejoindre, parce que tu sauras où je serai. Tu auras le droit de m’en vouloir, mais rappelle-toi que je ne te dois rien ; que personne ne te doit rien. Le sort a ri de moi. Il ne m’a pas prévenu. La vie, la vraie, c’est ce qui se passe lorsqu’on a prévu autre chose.

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