Partir.
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Ce soir-là, je suis rentré vide, las. Je n’ai pas eu égard aux frères qui discutaient dans la cour. Je n’ai pas rendu la salutation à ma mère, qui me souhaitait la bienvenue. Mille et une questions occupaient mon esprit. Je suis rentré directement dans ma chambre. Sans me déshabiller, sans embrasser ma femme, sans prendre ma fille dans mes bras. La nuit était-elle avancée, ou naissait-elle à peine ? Je n’en n’avais cure. Je voulais juste fermer les yeux. Vider mon esprit. Ne penser à rien.
 
 
Moi, c’est Jean. 34 ans, époux, père d’une magnifique fille. Aîné d’une fratrie de 3 mâles. La meute, comme on aimait s’appeler. Ensemble, nous vivons avec notre mère, dans la grande cour familiale. Rassurez-vous, chacun y connaît sa place et sa partition, pour une parfaite harmonie. J’avais quasiment le rôle de « chef de famille », bien avant mes épousailles. Du coup, la mécanique est déjà assez huilée.
 
 
Papa ? Rassurez-vous, il est bel et bien vivant. En fait, il n’a jamais été aussi vivant, qu’à l’instant où je le quittais, il y a quelques minutes. Instant où il semblait reprendre vie pendant que mourait une partie de moi. Une trentaine de minutes de discussions qui me plonge dans une incertitude comme jamais vous ne pourrez l’imaginer. Juste une trentaine de minutes. Pas plus. Enfin, avant, je le quittais rapidement parce que je n’avais pratiquement rien à lui dire, et je détestais l’écouter. Je détestais tout autant quand il essayait de prendre les nouvelles de la famille.
 
Ah oui, désolé. Nous ne vivons pas ensemble, avec notre père. Nous n’avons commencé à nous « voir » que depuis quelques semaines. Les seuls vrais souvenirs que j’avais de l’homme, c’était le jour où il m’a fait une tape amicale sur l’épaule, après avoir attendu mon retour de l’aire de jeu, pour ensuite démarrer sa moto. Je le voyais, pensant qu’il se rendait à la boutique acheter des piles pour la torche. Il s’est éloigné progressivement, pour disparaître complètement de ma vue. Et…de ma vie. De la mienne et de celle de toute la famille. C’était il y a un peu plus de vingt ans. Depuis, je ne l’ai plus jamais revu.
 
 
Vous avez peut-être une idée de ce qu’est grandir sans moyens financiers, mais vous devinerez difficilement ce qu’est l’absence d’affection et d’autorité paternelles, ajoutée à la pauvreté. Je peux passer des heures à vous raconter comment cette brave femme a redoublé d’heures de travail sur sa machine à coudre, combien d’heures elle a passé à pleurer d’inquiétude et de crainte du lendemain. Je peux passer des heures et des heures à vous dire comment j’ai passé ma grande enfance à pleurer en silence après avoir essuyé les larmes de ma mère, à essayer de la rassurer après avoir vacillé moi-même. Ma mère, elle est restée. Seule. Elle s’est battue. Pour nous. Elle y a cru. Elle nous a emmené à y croire. Elle n’a pas abdiqué, elle n’a pas cessé de croire en nous, de nous motiver, de nous élever, de nous… Bref, après le départ de mon géniteur, je n’avais que ma mère.
 
 
Lorsqu’on a grandi dans les conditions qui ont été les miennes, inutile de dire combien inébranlable notre amour et notre attachement sont envers le parent avec lequel on est resté. Oui, absolument rien au monde n’égale le culte qu’on peut vouer à une mère qui a pris soin de sa progéniture, seule, fière, et en toute dignité, avec des moyens quasi inexistants.
 
 
Est-il utile de vous décrire le sentiment qu’on peut nourrir à l’égard de l’autre parent ? En ce qui me concerne, mon père, je le hais. Et ma haine est d’autant plus viscérale, quand je vois la façon dont il est investi dans sa nouvelle famille. Parce que oui, il s’est remarié. Il a eu d’autres enfants. Des enfants qui manifestement ne manquent de rien. Alors oui, je déteste voir mon père. Surtout lorsqu’il a eu le cran de m’inviter chez lui, à la maison. Voir ses enfants, sa femme, m’a été insupportable.
 
 
Voilà pourquoi aujourd’hui, lorsque je suis allé le voir sur son invitation, j’ai multiplié les signes d’agacements, et d’impatience. Je répondais à peine à ses questions, je regardais inlassablement ma montre, je tournoyais nerveusement la clef de ma voiture, jusqu’à cet instant où je me suis levé comme pour mettre fin à la rencontre. A ce moment, il m’a pratiquement intimé l’ordre de me rassoir. Comment a-t ’il osé me parler sur ce ton ? De quel droit ?
 
 
J’ai alors tourné les talons pour partir, quand il s’est levé pour me lancer : « Je ne suis pas désolé d’être parti, Jean. Je suis juste désolé par ton manque de courage ».
 
 
Je me suis retourné pour le regarder en face, et lui dire enfin tout le mal que je pense de lui depuis ces années. Quand j’ai voulu ouvrir la bouche il a enchaîné :
 
« Tu dois certainement te demander lequel d’entre nous deux est lâche dans l’histoire. Et tu penses que c’est moi, parce qu’il faut être lâche pour partir, abandonner épouse et progéniture, pour refaire sa vie. Tu crois que c’est facile de partir, de fuir les problèmes ou les responsabilités, au lieu de les affronter. Tu penses que j’ai effectué le choix le plus facile qui s’offrait à moi : partir.
 
 
Et depuis ces années, Jean, tu as certainement passé ton temps à m’ériger en prototype du père que tu ne veux pas être pour ton enfant. Tu as fait de moi le type d’époux que tu ne veux être pour ta femme. Tu m’as gardé loin de ta vie, parce que tu penses que j’en suis sorti. Je n’ai pas été convié à ton mariage, ni au baptême de ta fille. De ma petite-fille. Je ne m’en plains pas, même si j’en souffre. Je ne t’en blâme point, parce que tu n’agis qu’en fonction des informations que tu as. Et comme jamais tu n’as eu le courage de venir me poser la moindre question, tu nourris ta haine envers moi par l’ignorance dans laquelle tu as grandi. »
 
 
J’ai voulu placer un mot, lui dire de se taire, lui dire que je n’avais que faire de ce qu’il pourra dire. Mais il ne m’en laissa pas le temps.
 
 
« Tu m’as l’air bien pressé, alors…faisons court. Je vais t’épargner de longs discours, et m’épargner d’une vaine tentative de te convaincre. Lorsque tu rentreras à la maison, demande à ta mère les conditions dans lesquelles on s’est connus, et comment fut notre mariage. Demande lui de te raconter nos premières années de vie commune ; demande-lui de te raconter, comment nous avons prié et tant œuvré pour que tu viennes au monde. Dieu sait combien tu étais désiré et tant attendu.
 
 
Demande-lui, Jean, de te parler de Fred, notre voisin lorsque nous étions encore au nord du pays. Demande-lui si oui ou non elle a eu une aventure avec ce monsieur. Demande-lui si j’ai changé d’attitude après cet épisode. Et si elle te répond, demande-lui dans quelles conditions nous avons quitté cette ville, pour nous retrouver dans une autre.
 
 
Demande à ta mère, Jean, pourquoi je n’ai jamais terminé la maison dans laquelle vous vivez actuellement. Maison de laquelle j’aurai pu vous faire sortir. Demande-lui si tu as le courage, où est passé mon argent, si oui ou non elle l’a volé, et ce qu’elle en a fait. Demande-lui si un seul jour je suis allé me plaindre quelque part, hormis devant le curé, pour prier avec et pour elle. Demande-lui si un seul jour je l’ai blâmé, injurié ou frappé.
 
 
Tu devrais avoir moins de 8 ans, lorsque j’ai été hospitalisé. Si tu te souviens de cette période, fils, va demander à ta mère ce qui a failli m’emporter. Demande-lui si oui ou non elle a mis du poison dans mon dîner. Demande-lui si tu as un peu de temps, si à un moment de notre vie, elle a tenté de se débarrasser de moi. Si elle te répond, fiston, demande-lui pourquoi. Demande-lui ce que j’ai bien pu faire pour mériter la mort par ses mains. Parce que je veux savoir aussi.
 
 
Jean, mon fils, demande-lui si l’histoire entre elle et le Commissaire Idriss est avérée ou si c’était une fable. Et demande-lui, droit dans les yeux, si ton petit frère est biologiquement de moi. Demande-lui qui pourra être le géniteur de ton autre petit-frère. Puis, si tu veux, tu pourras lui demander qui payait votre scolarité. Tu n’es pas assez naïf pour croire que les quelques robes cousues par votre mère vous envoyaient dans cette école. Vous trois.
 
 
J’ai ouï dire que ta phrase fétiche est « Le ciel m’a donné un géniteur. Je tâcherai d’être père ». Je ne t’en veux pas, Jean. Je ne regrette pas avoir demandé à des amis que la bourse en Master te soit accordée. Je ne regrette aucune des fois où des Responsables des entreprises où tu as postulé à ton retour de Suisse, m’ont demandé si tu étais mon fils et que j’ai fièrement répondu oui. Je ne regrette pas avoir passé des coups de fil, pour ton contrat d’engagement. Non parce que tu n’étais pas à la hauteur, mais parce que c’est ce qu’aurait fait n’importe quel père pour son fils.
 
 
Et tu sais ce qu’aurait fait un père pour son fils, s’il était dans ma situation ? C’est garder le silence pour sauver les apparences déjà établies, et ne pas partir en guerre contre les préjugés. Jean, pour mieux vous aimer, il fallait rester en vie ; et pour rester en vie, il fallait s’éloigner. Et dans chaque éloignement, dans chaque séparation, il faut un coupable et une victime.
 
 
J’ai volontiers accepté de jouer ce rôle, non parce que j’y suis meilleur acteur, mais parce que vous êtes mauvais spectateurs. Mais au fond, qu’y avait-il à voir ?
 
 
Si tu n’as pas le courage de poser ces questions à ta mère, fils, trouves-en assez pour ne pas la détester et pour une fois, faire comme moi : sauver les apparences. Vois-tu, tous les silences ne sont pas coupables. Tous ceux qui partent ne sont pas faibles. Tous les amours ne se manifestent pas de la même manière. Je vous ai aimé. A ma façon. Comme je continue de vous aimer, vous tous : toi, ta mère, tes frères, ma femme, et mes enfants. Rentres retrouver ton épouse et ta fille, Jean.
 
Les cornes ne font pas forcément le diable ; et les ailes ne sont pas l’exclusif apanage des anges. Le jour viendra où le seul jugement que tu redouteras le plus sera celui rendu par le tribunal de ta conscience. »
Cet homme a encore posé la main sur mon épaule, et m’a regardé droit dans les yeux, comme il y a vingt ans, et m’a dit « au revoir, petit ».
Je suis rentré vide, las. Je n’ai pas eu égard aux frères qui discutaient dans la cour. Je n’ai pas rendu la salutation à ma mère, qui me souhaitait la bienvenue. Mille et une questions occupaient mon esprit. Je suis rentré directement dans…