Sodabi.
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( …)

  • Il y a ma mère qui dit ne plus t’avoir revu depuis un bout de temps, les dimanches. Du coup, elle demande si cela t’ennuierait de passer, demain, après le culte de Noël. Il y aura du fufu et…
  • Oh je sais qu’il y aura du fufu. Je n’en doute pas. Par contre, ce qu’il y aura d’autres… comme ton papa par exemple. Il sera là, n’est-ce pas ?
  • Je n’en sais rien. Mais je pense qu’il y aura conseil paroissial chez nous. Il y participera certainement, donc rentrera tardivement.
  • Bon bah, dans ce cas, puisque tu insistes, et comme je ne peux rien refuser à ta maman, je viendrai demain alors.

(…)
 
Dimanche. Entre midi et deux. Me voilà donc arpentant le rayon des liqueurs, dans un supermarché, à la recherche d’une bouteille de vin, pouvant accompagner cet agréable déjeuner auquel je suis convié en belle-famille. Le vieux sera absent. Il n’y aura que ma fiancée et sa mère. Elles ne supportent pas l’alcool alors, un truc léger suffit largement pour les assommer.
Puisqu’elles ont insisté pour que je mange suffisamment d’igname pilée, j’ai aussi insisté pour qu’elles boivent suffisamment du vin. Au point où j’avais la panse ballonnée, et elles, les paupières révulsées. J’ai remercié, puis sollicité la route.

  • Vraiment, Aphtal, tes boissons là, elles ont l’air gentil comme ça mais ça saoule hein, fit la belle-mère.
  • Oh, maman, c’est rien. On boit plus fort que ça, répondis-je, en me dirigeant vers la porte, l’air amusé d’avoir fait le coq de la basse-cour, durant l’absence du vieux maître des lieux.

Une main égrenant les perles de fesses de ma fiancée, j’ouvre le portail, au moment même où mon beau-père, rentré de son conseil paroissial, cherchait son trousseau de clefs pour rentrer chez lui. Visage impassible, il range son trousseau et me lance un bonjour, en me fixant dans les yeux. Le genre de regard qui te demande « Où tu partais ? ». Nous avons échangé les salamalecs, puis il a demandé que je reste encore un peu. Il a insisté, sinon. D’accord, il a exigé, pour être franc. Au bout de ses bras, une petite sacoche de raphia, visiblement lourde.
Me revoilà donc assis sur la terrasse, avec en face de moi, Adjé, père de ma dame.
 
Équilibre de la terreur.
 
Le père se mit à enlever le mystérieux contenu de sa sacoche, et plaça trois bouteilles de liqueurs. La première avait tout l’air d’un vin. La seconde, d’un Whisky. La troisième bouteille par contre avait un contenu à la nature douteuse. Quelques graines ressemblant fortement à du poivre noir gisaient au fond de la bouteille, sous une bonne rangée de dates. Quelque part plus haut, on pouvait deviner les formes de gingembres. De la citronnelle était également identifiable. Le tout baignant dans un liquide duquel émergeaient des écorces d’un arbre.

  • Etonaaaaaaaam, apporte les konkonvis* pour que les mâles se mettent bien, dit le vieux à l’endroit de sa fille.
  • Je suis moi déjà bien, hein, papa. Je rentrais même déjà sinon, fis-je, en mimant le geste de celui qui se lève.
  • Montre lui que tu es fort, petit, dit la belle-mère depuis la cuisine. C’est sur nous qu’il fait son malin. Montre lui que tu es plus fort que lui, ajoute-t-elle.
  • M-mais voyons, ma-man. Je je je ne suis pas fort. Je ne peux pas battre papa à ce jeu. D’ailleurs, ce n’est pas un jeu, maman.
  • Assieds-toi, fils. Buvons, reprit le vieux, d’un ton calme, presqu’amusé.

 
J’ai revu les bouteilles alignées, j’ai revu la troisième bouteille, j’ai revu le visage du vieux, j’ai avalé la salive, comme Joe Dalton le ferait, en se faisant désarmer par Lucky Luke. Le vieux sert la première tournée. Bien évidemment, le type a servi le contenu de la troisième bouteille. J’ai soulevé mon verre pour le cogner contre le sien. J’ai porté le verre à mes lèvres…
 
Le monde s’effondre.
 
Lorsque ma bouche s’emplit dudit liquide, j’étais partagé entre cracher et avaler. Plus mon dilemme durait, plus l’intérieur de la bouche chauffait. On ne répond pas à un appel pour se cacher ensuite, me dis-je pour me consoler. J’ai avalé le liquide.
 
J’ai senti toute la trajectoire prise par l’alcool, de ma bouche à mes entrailles. Mon œsophage brûlait, mon cœur battait, mes intestins se contractaient. Le temps de réaliser ce qui m’arrivait, le bonhomme se mit à remplir mon verre à nouveau. A ce stade, je ne riais plus. Lui non plus. Les deux femmes de l’autre côté étaient excitées à l’idée de voir leur mâle battu par un jeune homme, au jeu d’alcool.

  • Vas-y, petit ! Montre-lui qu’il n’est rien. Finis ce verre, criait la belle-mère.

 
J’ai desserré mes dents puis sur un ton jovial, j’ai dit « bon, c’est la dernière ». J’ai porté le petit verre à mes lèvres, j’ai fait cul-sec. J’ai tourné les yeux vers les femmes qui applaudissaient. J’ai ramené mon regard vers le beau-père qui s’était remis à remplir mon verre, une fois de plus.

  • Le vieux : allons, petit ! Montre-moi de quoi tu es capable.
  • La vieille : je te fais confiance, mon fils.
  • Ma fiancée : tu es sûr ?
  • Mon asthme : Tu as de quoi payer du Josacine après, j’espère.
  • Ma vision : Allez-vous conduire vous-même, ou vous avez déjà un chauffeur, monsieur ?
  • Mon ego : Tu es kotocoli, c’est vrai. Mais à la base, les kotocolis ne boivent pas hein.
  • La vieille : allez on compte avec toi : un…deux…tr…

 
Moi : « quel trois ? Quel trois ? Viens boire toi aussi si c’est si facile non ? Ce que ton mari a apporté là, on t’a dit c’est pour les enfants ? Hein maaa ? » J’ai littéralement crié.
 
Le vieux est resté impassible : bois, petit !
 
J’ai seulement commencé à pleurer.
 
« Papa, si toi ton fils part boire comme ça quelque part, tu vas être content ? Ça va te faire plaisir ? Pourquoi tu fais boire l’enfant d’autrui comme ça ? Je ne bois rien. Viens me tuer. Viens me tuer. Venez me tuer »
J’ai jeté le verre au sol et je me suis levé pour partir. Personne n’a essayé de me retenir. C’est seulement au portail que je me suis arrêté, en sanglots, incapable d’aller plus loin. Ce qui s’est passé après, je le garde pour moi.