Douleur-ceux-qui-restent.
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  • Et moi, je me sentais exclue de la vie de ton père, peut-être parce que nous ne prions pas ensemble. Et c’est certainement pour cela qu’il se sentirait bien plus en phase avec une femme ayant la même culture religieuse que lui. En l’occurrence cette femme qui dort dans son lit. A ma place.
  • En conclusion ?
  • Cette nuit, fils, j’ai pris la résolution de changer de religion.

J’ai d’abord éclaté de rire, sans mesurer la gravité et la profondeur de ce que venait de dire ma mère. J’ai d’abord ri, en tenant mon front dans la paume de ma main droite, puis j’ai ri à gorge quasi déployée, la tête en arrière. Je crois avoir été secoué par des spasmes. J’ai ri un bon moment, puis quand je me suis calmé, ma mère était toujours placide, et me fixait d’un regard fort étrange.

  • Excuse-moi, ai-je avancé, quelque peu confus.
  • Tu as cette facilité de moquerie particulièrement méprisante qui caractérise ton père.
  • Oh, doucement, je ne me moquais pas, maman, c’était juste…
  • Oui ? C’était juste ? Un rire innocent sans arrière-pensées n’est-ce pas ?
  • Je te présente mes excuses.
  • Il ne s’agit pas de s’excuser à chaque fois qu’on a une réaction décalée. Je ne te demande pas de me prendre en pitié, jeune homme. Mais, ça ne te coûte rien d’avoir du respect pour ce que je dis, en étant maître de toi-même.
  • Je suis désolé, dis-je encore, en baissant les yeux.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle garda sur moi ce regard étrange qui s’attendrit, comme si j’étais le plus à plaindre ; comme si c’était moi qui tentait de me justifier de multiples accusations proférées à mon endroit par un ex conjoint complètement reconstruit ; comme si c’était moi qui broyait du noir, toutes ces années durant.
Mais en y pensant, qui était le plus à plaindre ? Elle, qui savait très bien ce qui s’était passé, ou du moins avait sa version des faits, et semblait vivre avec, la conscience tranquille, ou moi, tourmenté par tant de suppositions, tant de non-dits, tant de clair-obscur, tant de conclusions hâtives, tentant inlassablement de ne point ressembler à un homme dont je semblais être la pâle réplique?
Après une inspiration, elle se remit au récit. Avec le même ton monocorde, calme et grave. Je suis resté là, comme dans une autre dimension, à écouter religieusement tout ce qu’avait ma mère à me dire. Je n’ai pas fait attention au temps qui passait. Si vite, en ce jour.
J’ai écouté avec une parfaite attention, la description de tout ce qui s’était passé le lendemain. Le réveil tardif, le corps endolori, l’atmosphère lourd et malsain de la maisonnée, le silence de sa mère, le silence de son mari, la désinvolture de la femme ayant passé la nuit dans le lit de son mari, les cris de son fils pleurnichard. J’avais la même position, lorsqu’elle a décrit le regard plaintif du boutiquier qui pouvait deviner la peine qu’elle tentait maladroitement de dissimuler. On peut en effet être capable d’afficher un large sourire sur son visage, mais falsifier le regard est un exercice bien plus laborieux.
Elle a décrit la gêne qui fut sienne, lorsqu’elle se rendit à la boutique acheter de quoi faire le petit déjeuner de la maison ; elle a décrit le regard froid et la salutation distante que lui a adressé monsieur son mari, lorsqu’ils se sont croisés, dans la cour. Elle a cependant été incapable de mettre des mots sur ce qu’elle ressentit, en cet instant précis. Et moi, dans tous ces propos, je retrouvai tout le salopard qui m’a servi de géniteur, toutes ces années ; je retrouvai cet homme que j’ai passé mon enfance à chercher et mon adolescence à haïr. Je retrouvai enfin pourquoi je fus incapable de toute émotion envers cet homme.

  • Tu sais ce jour, dit-elle, ton père n’est pas rentré déjeuner. Il a mangé à son bureau. Le plat apparemment cuisiné par l’épouse d’un de ses amis.
  • Comment tu sais ça, toi, fis-je ?
  • Parce que, en tout respect, cette femme est venue me montrer ladite nourriture avant de l’apporter à ton père.
  • Pourquoi, demandai-je encore étonné.
  • Parce que les épouses savent qu’elles sont responsables de ce qu’ingurgitent leurs époux. Etant une femme au foyer, responsable, elle savait que ce serait s’attirer mon courroux, que d’apporter à manger à mon mari à mon insu. Et ce fut un geste que j’ai fort apprécié, parce qu’en y pensant, la nouvelle de mon retour a dû se répandre rapidement dans cette petite bourgade. C’était une profonde marque de considération de sa part. Ma mère m’a demandé d’aller la saluer, après. Je n’en voyais pas vraiment l’intérêt, mais elle m’a convaincu, qu’au-delà le fait de remercier celle qui prenait sur elle de faire à manger à l’ami de son époux, c’était une manière fort diplomatique de lui signifier qu’elle pouvait arrêter de servir mon mari, maintenant que j’étais de retour.
  • Elle ne l’a pas mal pris, cette dernière ?
  • Le lendemain je suis donc allé saluer la fameuse dame, aux encablures de midi. Je l’ai trouvé à la cuisine, s’affairant à cuire des mets. Nous discutâmes ; longuement d’ailleurs, puisque j’étais toujours présente lorsqu’elle se mit à répartir la nourriture dans divers contenants. A ce moment, elle me désigna une assiette destinée à être livrée à mon mari. Je lui ai dit que cela n’était pas nécessaire, vu que j’avais déjà cuisiné, à la maison.
  • Comme ça c’est dit, comme ça c’est clair, fis-je, quelque peu soulagé.
  • Et pourtant, elle a insisté. Me disant, non sans amertume, que mon mari remettait de l’argent à son mari pour qu’elle lui fasse à manger. Elle m’assura trouver ça particulièrement incompréhensible, surtout maintenant que j’étais de retour. Mais que pouvait-elle, elle, face à l’insistance de son mari ?
  • Qu’as-tu fait ?
  • J’ai éclaté en sanglot.
  • Pourquoi ne suis-je pas étonné, fis-je dépité.
  • J’ai pleuré, quelques minutes, puis je suis rentré, après avoir retrouvé mes esprits. Je suis parti au même moment que la petite sœur de la dame chargée d’apporter le plat à ton père. Une fois rentrée, ma mère était quelque part dans la cour, jouant avec mon fils, et…
  • Pourquoi parles-tu de moi de façon si impersonnelle, coupai-je.
  • Excuse-moi. J’ai parfois l’impression de parler devant une enregistreuse. Tu jouais donc avec ta grand-mère, dans la cour. Les dindes et les poules avaient été sorties de leur enclos, et battaient gaiement les ailes, en enfonçant leur bec dans la terre mouillée. Je vous ai salué, puis en regagnant ma chambre, ma mère m’informe qu’il y avait un monsieur qui attendait mon père. Sur la terrasse.

J’y ai fait un rapide saut pour identifier le visiteur. C’était l’imam de la grande mosquée de la ville. Un bon ami à ton père. Je l’ai respectueusement salué, on a échangé les nouvelles, puis, je lui fis part de ma décision d’embrasser la religion musulmane. « Allahou Akbar », a-t-il répondu avec grand enthousiasme. Il m’a posé quelques questions, notamment si j’en avais fait part à mon époux. Je mentis que oui. Il promit me confier à un de ses élèves, qui sera chargé de m’apprendre les rudiments de la lecture coranique, ainsi que les bases de la prière et de la vie musulmanes.

  • Donc, dis-je, tu annonces à l’imam ta décision de changer de religion, avant même d’en informer ton mari, ou ta mère !
  • Ils l’ont su plus tard. Au bout de quelques semaines, ma mère a remarqué que j’ai commencé à porter le voile, à mettre du henné sur les pieds et sur les mains, et à passer du temps à réviser l’alphabet arabe.
  • Sérieusement ?
  • Oui, très sérieusement. J’ai rapidement progressé, fils.
  • Et papa ? Que disait-il de tout ça ?
  • Pas grand-chose. Il me corrigeait parfois, et cela me motivait encore plus. J’avais de plus en plus son attention, on se parlait de plus en plus, j’avais des raisons d’aller lui adresser la parole, pour qu’il m’aide à lire telle syllabe, ou telle sourate.
  • Mais du coup, repris-je, il a recommencé à manger à la maison ?
  • Non, répondit-elle, en baissant les yeux.
  • D’accord. Et, continuai-je, lui qui était grand pratiquant et maitrisait le Coran, pourquoi ne prenait-il pas la relève de l’élève Imam, en dirigeant ton apprentissage du coran ?

A cette question, ma mère est restée silencieuse. Regard baissé. Je crois avoir posé une question qu’elle ne s’était jamais posée, elle-même. Elle a gardé le menton sur sa poitrine un moment, avant de se résoudre à prendre parole.

  • J’ai donc appris les bases, durant trois mois, puis, vint le jour où je pouvais faire une prière musulmane, toute seule.
  • C’est-à-dire ?
  • Je savais réciter les huit premières sourates par cœur, en plus de la Fatiha. Je savais faire les ablutions. Alors, je pouvais prier seule.

Je n’ai jamais imaginé ma mère sur un tapis de prière. Elle n’en a jamais parlé ; elle n’a jamais fait allusion à cela. Aucun de nous n’était capable de soupçonner cela. Moi encore moins. Difficile de voir cette fervente chrétienne, pratiquer un autre culte que celui qu’on lui connaissait. Non. C’était impensable. Mais que voulez-vous ? L’on est bien plus fidèle à un sentier quand on l’a retrouvé, après s’être égaré.

  • Et donc tu as prié seule ?
  • Oui quelques fois. Mais souvent avec ton père. Et j’en était fière. Jusqu’au jour où j’ai arrêté.
  • Comment ça, arrêté ?
  • Un jour, reprit-elle calmement, alors que je me tins debout sur la natte de prière après avoir exécuté la prière de midi, ton père me regarda avec un rictus amer, et me lança : « j’ignore ce que tu crois accomplir, mais je suis sûr d’une chose, ce que tu fais est du sport. En tout cas tout sauf notre prière. ». Puis il s’est remis à manger.
  • Et, demandai-je, impatient.
  • J’ai plié la natte, je suis rentré retrouver ma mère, qui devait partir, ce jour-là. Mais déjà au fond de moi, j’eus des doutes sur la poursuite de ma conversion à l’Islam.
  • N’est-ce pas trop facile d’abandonner à la moindre difficulté ?
  • Vois-tu, petit, l’intégration est comparable à l’initiation. Ce n’est pas impossible d’y arriver seul ; cependant, le cheminement est bien plus sûr et probablement plus plaisant, lorsqu’on a un maître qui nous tient par la main et nous aide à avancer. Ton père, s’il l’avait voulu, aurait pu m’aider à m’intégrer à sa famille, à sa culture et à ses traditions. Il aurait pu adopter une posture active, encourageante. Au lieu de ça, j’ai eu droit à de l’indifférence, à des railleries, à du mépris. Quand on a vécu ce que j’ai vécu, fiston, on se demande tout simplement à quoi bon. A quoi bon la volonté, à quoi bon les efforts, à quoi bon les sacrifices ?

J’ai aidé ma mère à faire sa valise. Nous sommes sortis au bord de la route, en attendant le car. Là, elle m’a regardé dans les yeux, et m’a demandé si je pouvais supporter ceciencore longtemps. J’ai gardé silence. Puis elle m’a dit quelque chose qui m’a bouleversé, avant de monter dans le bus qui arriva enfin.

  • Qu’a-t-elle dit, demandai-je.
  • Elle a dit « Ma fille, on jure de rester fidèle à son époux et de rester, quoiqu’il advienne. Mais personne ne jure de ne plus faire usage de sa cervelle ».

 

A Suivre…