Chapitre précédent…
– Après le dîner, l’autre femme débarrassa la table et fit la vaisselle, reprit-elle. Ma mère prit sa douche, pendant que je te donnais la tétéé, et je pris la mienne, pendant qu’elle te faisait coucher. Nous avons encore discuté quelques instants, et vint le moment d’aller au lit. Je suis allé vérifier si les fenêtres et portes étaient fermées. Ton père était sur la terrasse. Je lui ai souhaité bonne nuit, puis j’ai regagné la chambre.

  • Laquelle ?
  • La chambre conjugale. Celle où j’ai toujours dormi, avant mon voyage.
  • Ah d’accord.
  • J’ai poussé la porte, et…elle retint son souffle quelques instants.
  • Et quoi ?
  • L’autre femme était sur le lit.
  • C’est-à-dire ?
  • Qu’est-ce que tu n’as pas compris ? Elle était couchée sur le lit. Endormie. Attendant donc que monsieur ton père la rejoigne.
  • Qu’as-tu fait, demandai-je, excité à l’idée qu’elle me dise avoir perdu son sang-froid, ou fait un scandale.
  • En toute honnêteté, je ne saurai mettre des mots sur le sentiment qui m’a traversé, cette nuit-là, au pas de cette porte. Je suis restée là, interdit, quelques minutes, regardant cette…créature, allongée à ma place. Dans la chambre de mon époux.

Quand elle a dit ces mots, je pouvais sentir qu’elle luttait contre elle-même, pour se contenir, pour ne pas verser des larmes. Sa voix, tremblotante, se fit plus fine et moins audible. Sa salive devint visqueuse, comme lorsque la bouche pleure en même temps que les yeux. Elle détourna plusieurs fois le regard, mais resta digne.

  • Alors, reprit-elle, j’ai refermé la porte, puis je suis allé trouver ton père, sur la terrasse. Il était toujours torse nu, égrenant paresseusement son chapelet, portant un verre d’infusion de gingembre à ses lèvres. Il sut que j’étais là, mais ne m’accorda aucune attention. Je me suis rapproché alors, et lui ai demandé : « Papa, je dors où ? ». il garda son regard perdu à l’horizon, ses lèvres dans un mouvement à peine perceptibles, continuaient de réciter les paroles du chapelet. J’attendis quelques minutes, puis réitéra ma question. Il se tourna enfin, me regarda fixement quelques instants et me répondit froidement : « je ne sais pas ». Il se remit ensuite à la récitation du chapelet, sans ajouter un seul mot.
  • Qu’as-tu fait ? demandai-je, désemparé.
  • Fils, je suis resté planté là, à le regarder, et à ruminer ma douleur. J’étais partagé, j’étais perdu. D’une part, j’aurai voulu me jeter à ses pieds, lui demander ce qui n’allait pas, lui demander le tort dont j’étais coupable, lui demander par quel sacrifice expier le péché que j’aurai commis envers lui. J’aurai voulu discuter avec mon mari, j’aurai aimé qu’il me parle, qu’il me dise en de termes clairs ce qu’il me reproche. Cette nuit, j’étais prête à tout, pour faire renaître sa flamme. Pas uniquement à cause de moi, ou à cause de nous deux, mais surtout pour lui-même. Un homme qui perd son idéal et qui se laisse aller à une vie sans principes ni but n’est qu’un cadavre ambulant. Je ne voulais pas le laisser se mourir. Et pourtant…
  • Et d’autre part ?
  • D’un autre côté, j’avais envie d’aller réveiller cette femme, lui demander de sortir, d’aller dormir ailleurs, de rentrer chez elle. J’avais envie de la tirer par les pieds, lui ôter son pagne, la traîner au sol, et la bouter hors de notre demeure. J’avais l’envie et la force de l’insulter, de la frapper, et de lui interdire rigoureusement l’accès à cette maison, dorénavant.
  • Et…qu’as-tu fais ?
  • Je suis retourné à l’intérieur, je me suis affalé dans le canapé, et je pense que je me suis mise à pleurer.
  • Comment ça, pleurer ? Pourquoi n’avoir rien demandé à papa ?
  • Parce que le jour où ton conjoint te dira qu’il ignore où est ta place, c’est qu’en fait tu n’as plus de place. Parce que les hommes, les vrais, même lorsqu’ils ont plusieurs femmes, savent mettre chacune à sa place. Je n’étais pas de celles qui quémandent la leur.
  • Cet égo qui nous cause autant de tort…
  • Ou plutôt cette dignité à laquelle nous tenons et qui nous maintient en vie.
  • Et pourquoi n’avoir rien demandé à l’autre femme ?
  • Parce qu’elle ne pouvait se permettre de dormir dans ce lit sans y avoir été invitée par le maître des lieux. Si celui-ci ne sait où je peux dormir, c’est qu’il sait au moins où cette femme dormira. C’était donc à moi de me débrouiller.
  • Peut-être te débrouiller était de sortir cette femme et de prendre ta place ?
  • Il existe une abjecte catégorie d’homme qui ne sont forts que chez eux : ceux qui battent leur femme. Et il existe une catégorie bien plus exécrable : ceux qui attendent que les femmes se battent pour eux. Je n’allais pas me battre pour quelqu’un en proie à des conflits intérieurs, et qui ignore quelle est ma place, dans sa vie. Et puis, ce n’était pas la faute de l’autre femme. On lui a fait une place, qu’elle occupe. A moi de me faire faire la mienne.
  • En pleurant ?
  • Même si elles ne résolvent rien, les larmes sont d’un soulagement certain. Les yeux embués voient mal ; une fois qu’on a coulé des larmes, on voit certaines choses plus clairement.
  • Alors, qu’as-tu vu ?
  • Alors, après avoir pleuré toute mon âme, j’ai rejoint ma mère dans la chambre pour visiteurs. Je me suis couché à côté d’elle, avec toi au milieu de nous. Elle m’a souhaité bonne nuit. Et nous nous sommes endormies. En tout cas elle.
  • Parce que tu n’as pas pu dormir après toute cette journée de fatigue ? fis-je étonné.
  • Parce que tu penses que le sommeil a de la facilité à emporter un esprit tourmenté ? J’avais les yeux grands ouverts, et l’esprit qui vagabondait. J’accusais et excusais ton père, simultanément. Je m’en voulais, me disant que c’est bien fait pour moi, mais j’étais incapable de savoir pourquoi.

Elle se leva, marcha vers la fenêtre, et tira complètement les rideaux pour faire entrer la lumière du soleil qui dardait déjà ses rayons. Elle resta là, quelques instants, comme pour boire la lumière, et ce visage, éclairé sur le côté par la lumière du jour, m’apparût dans toute sa vérité. Les rides du visage ne sont pas forcément l’effet de l’âge. Parfois, ce sont des sillons creusés par les larmes qui n’ont cessé d’y couler. Et Dieu sait combien ce visage a pu pleurer. Mais n’empêche, il me fallait connaître toute l’histoire, il me fallait avoir sa version des faits, avant tout jugement, avant toute prise de décision.
Revigorée, elle revint s’asseoir sur le lit, et prit une tige de cure-dent, à son chevet, tout près de la radio. Elle la divisa dans le sens de la longueur, puis introduisit une partie dans sa bouche. Je pouvais entendre ses mâchoires écraser le bâtonnet. Quelques instants plus tard, elle reprit son récit, non sans avoir avalé une abondante salive.

  • Cette nuit, l’exercice auquel s’est livré mon esprit a essentiellement tourné autour de la chose religieuse.
  • C’est-à-dire ? T’es-tu mise à douter de Dieu ?
  • Pas du tout. Mais notre différence dans la manière d’adorer ce Dieu pouvait être à l’origine de notre éloignement, et plus tard de notre séparation, me disais-je. Ce que j’ai ressenti, en voyant ton père et cette femme prier sur cette natte, je ne saurai le décrire. Parce que justement, de tout le temps que nous avons passé ensemble, jamais il ne nous est arrivé de prier ensemble. Je n’ai jamais demandé à ton père de se convertir, et il ne me l’a non plus jamais demandé. Chacun accomplissait sa prière de son côté. Peut-être était-ce là, le début de nos ennuis. Peut-être.
  • Mais cela n’a pas de sens, maman.
  • Ce qui fait plus sens, c’est que femme et mari prient ensemble. Selon le même rituel. Ou si tu veux, dans la même religion. Ce faisant, ils ont plus de chance de connaître les intentions de prière l’un de l’autre, de prier l’un pour l’autre, de se soutenir. C’est l’idéal, à mon avis. Regarder dans la même direction quand on s’aime, ce n’est pas simplement regarder la télé ensemble le soir.
  • Ce n’est certainement pas faux, dis-je, en voyant la chose sous un autre angle. Mais et toi dans tout ça ?
  • Et moi, je me sentais exclue de la vie de ton père, peut-être parce que nous ne prions pas ensemble. Et c’est certainement pour cela qu’il se sentirait bien plus en phase avec une femme ayant la même culture religieuse que lui. En l’occurrence cette femme qui dort dans son lit. A ma place.
  • En conclusion ?
  • Cette nuit, fils, j’ai pris la résolution de changer de religion.

À suivre…