Douleur de ceux qui restent. Image : Google

 

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On toqua de nouveau à la porte.

  • Ah mais c’est qui, fis-je quelque peu agacé par ces interruptions qui me paraissaient interminables.

La porte s’ouvrit et c’était ma fille qui tenait à m’embrasser avant d’aller à l’école. Elle vint me faire la bise et fit de même à sa grand-mère. Mon épouse avec qui elle était rentré la tira et ensembles, elles sortirent. Ma mère attendit que la porte soit complètement close, avant de poursuivre. Comme pour me dire que ce qui se disait à cet instant dans sa chambre ne devait pas en sortir.

  • Alors, repris-je, un peu avec hâte.
  • Alors, ma mère m’a rejoint, et nous avons mis au propre tout ce qui pouvait l’être. Nous aurions pu asperger les murs d’eau bénite, si nous en avions ; tellement la maison redevint propre.
  • Maman, dans tout ça, la dame, elle était où ? Elle faisait quoi ?
  • Elle était assise sur la terrasse, je crois. Avec ton père.
  • Vous avez du cœur, vous autres de l’ancienne génération.
  • Que veux-tu dire par là, demanda-t-elle, sur un ton amusé.
  • Les temps ont changé, maman. Je ne vois pas une femme de mon âge avoir autant de…
  • Les temps n’ont pas changé, fils, coupa-t-elle sèchement. C’est vous qui changez. Le temps ne fait pas les hommes. Ce sont les Hommes qui font le temps. Les vœux que nous prononcions lors de nos mariages à l’époque sont les mêmes que vous prononcez aujourd’hui ; les textes n’ont jamais changé. Alors, pourquoi nous autres, de l’ancienne génération, avons à cœur de respecter nos vœux, tandis que ceux-ci n’ont pas grand sens, à vos yeux, vous, nos enfants ?
  • Mais maman, pourquoi s’obstiner à respecter des vœux qu’un conjoint prend plaisir à violer allègrement ?

Elle inspira longuement, puis posa ses mains à plat sur le lit, derrière elle. Elle reprit dans un ton on ne peut plus solennel.

  • Mon enfant, l’exécution du serment que nous prêtons lors de nos unions n’est pas sujette à son exécution par nos conjoints. Nous jurons de rester fidèle, et de soutenir l’époux, dans la santé comme la maladie et autres. Nous ne cessons pas de le faire, parce que notre conjoint ne le fait pas. C’est un serment que nous faisons, que l’autre soit un illuminé ou une canaille.

Pour toute réponse, je poussai un soupir. Elle a dû sentir que je réfléchissais toujours à ce qu’elle venait de dire. Elle enchaîna presqu’en même temps.

  • Continuez par prendre à la légère les mots que vous prononcez devant vos semblables et en présence d’entités qui vous sont invisibles, sous le fallacieux prétexte des temps qui changent. Ce qui est dit ne peut être dédit. Même s’il devait l’être, je suis persuadée que la procédure ne saurait être cavalière.
  • Peux-tu s’il te plait continuer avec ce qui s’est passé, le jour-là, dis-je, pour couper court à cette difficile leçon de morale.
  • Après avoir rendu la demeure propre comme un sous neuf,
  • Où trouves-tu tes expressions, maman, coupai-je en rigolant.
  • C’est moi qui t’ai appris à lire, petit. Ne l’oublie pas, fit-elle avec un sourire. Et donc, reprit-elle, une fois la maison propre, nous avons commencé par cuisiner. Nous avions dans nos bagages de bons légumes du sud, du poisson, épices et divers condiments ; ce qui nous permit d’aller très vite, et de ne rien demander à qui que ce soit. Entre temps, ce fut l’heure de la prière, et ton père m’appela pour que je te mette au dos. J’ai pu remarquer qu’ils feraient la prière ensemble, ton père et cette dame. Je suis revenue à la cuisine terminer ce que nous avions commencé. J’ai dressé la table, et mis de l’eau au feu pour notre douche du soir.
  • Une table pour combien de personnes ?
  • En tout cas il y avait suffisamment de nourriture pour cinq personnes.
  • Donc c’est clair que tu avais prévu un couvert pour l’autre dame.
  • Nous autres de l’ancienne génération prévoyions toujours des couverts pour d’éventuels visiteurs, fit-elle, provocatrice. Nous avons donc mangé. Ensembles.
  • Dans un même plat ?
  • Ma mère et moi et dans un même plat, ton père dans ses couverts personnels, l’autre femme dans un plat séparé. Mais pratiquement tous à la même table.
  • Quelle était l’ambiance ?
  • Il n’y a que ton père qui poussait des soupirs de satisfaction à chaque bouchée. Il ne cessait de répéter combien ma nourriture l’avait manqué, combien il mangeait mal depuis mon départ, et autres âneries du genre.
  • Mais pourquoi âneries, demandai-je sur un ton de reproche.
  • Parce que c’était clairement une manière détournée de ridiculiser la cuisine d’une autre personne. En l’occurrence celle de l’autre femme.
  • Mère, si elle cuisine mal, pourquoi ne peut-il pas le dire ?
  • Parce que bonne ou mauvaise, la personne a quand même consenti un effort pour accomplir pour lui, une tâche qu’il était incapable de faire lui-même. Et quand on a abattu ce travail, c’était fort ingrat d’être remercié de la sorte. Et lâche surtout.
  • Tu aimes tellement parler de lâcheté, en ce qui concerne papa.
  • Parce qu’en l’espèce, le courage consisterait à dire en amont à la personne, comment on voulait que sa sauce soit. A lui faire les remarques, et à lui interdire de cuisiner s’il le faut, si on n’est toujours pas satisfait. Se contenter d’une chose en silence en la trouvant médiocre en son esprit, à un âge et dans certaines situations, c’est manquer de cran.

J’avoue que j’ai commencé par perdre le fil de la discussion, peut-être parce que je n’arrivais pas à suivre le raisonnement de ma mère. Peut-être était-ce moi qui commettais la bêtise de juger ses dires à l’aune de mes appréhensions. Je m’attendais à ce qu’elle parle en parfaite victime, tout en diabolisant « l’autre femme ». Au lieu de cela, elle se gardait de tout jugement de valeur, et de toute hâtive condamnation.

  • Après le dîner, l’autre femme débarrassa la table et fit la vaisselle, reprit-elle. Ma mère prit sa douche, pendant que je te donnais la tétéé, et je pris la mienne, pendant qu’elle te faisait coucher. Nous avons encore discuté quelques instants, et vint le moment d’aller au lit. Je suis allé vérifier si les fenêtres et portes étaient fermées. Ton père était sur la terrasse. Je lui ai souhaité bonne nuit, puis j’ai regagné la chambre.
  • Laquelle ?
  • La chambre conjugale. Celle où j’ai toujours dormi, avant mon voyage.
  • Ah d’accord.
  • J’ai poussé la porte, et…elle retint son souffle quelques instants.
  • Et quoi ?
  • L’autre femme était sur le lit, dit-elle douloureusement.

 

A suivre…