Douleur de ceux qui restent. Image : Google

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Quelqu’un toqua à la porte. Mon épouse. Elle était venue me demander de me préparer pour le bureau. C’est vrai que nous n’avons pas vu le temps passer. « Je vais appeler le bureau pour m’excuser », lui dis-je. Elle me dépassa pour aller saluer ma mère, puis s’éclipsa. Je me suis réinstallé confortablement dans le canapé, afin d’ouïr toute l’histoire. En tout cas sa version.
Ma femme ferma la porte derrière elle, et ma mère reprit :

  • Tu ne comptes pas te rendre à ton service ce matin, s’enquit-elle.
  • J’irai plus tard. Peut-être dans l’après-midi, répondis-je, en ramenant mon postérieur au bord du canapé, et en croisant mes phalanges sous mon menton, comme pour lui signifier que j’étais disponible à l’écouter, que j’avais du temps à lui consacrer, qu’à l’heure actuelle, ma petite personne importait peu, qu’elle pouvait enfin s’épancher, se vider, se confesser.

Le petit poste radio posé au chevet de son lit joua le jingle horaire, puis commença à diffuser la fameuse prière « Je vous salue Marie », propre à cette station chrétienne. Ma mère ferma les yeux quelques instants, avant de tendre le bras afin d’éteindre la radio. Le silence revenu rendit l’atmosphère fort pesant. Il y avait une sorte de solennité dans l’instant. Dans cette pièce, il n’y avait qu’elle et moi. Elle, avec ses vérités, moi, plein de doutes et probablement de préjugés. Et en y repensant, je crois que c’est la première fois de toute ma vie de me retrouver nez-à-nez avec cette femme, pour l’écouter. Au fond, c’était la première fois que j’ai osé demander ce qui s’était vraiment passé.
Elle se racla la gorge, puis se remit à la narration.

  • C’était donc dans une ambiance très tendue, que j’ai rejoins ma mère, pour accoucher. J’aurai aimé que ce soit elle qui fasse le trajet vers nous, mais j’ai préféré être vraiment entouré des miens. En plus, depuis notre départ pour le Nord, je ne suis jamais revenu au village. Les retrouvailles ont été très chaleureuses et j’étais fort heureuse. Heureuse d’une part de retrouver un climat clément, de la verdure, de la nourriture variée… Heureuse d’autre part de me rendre compte que des personnes avaient hâte de me revoir, moi ; heureuse de réaliser qu’on se préparait à accueillir le nouveau-né. Heureuse de voir que j’avais du prix, aux yeux des miens.
  • Brillante manière de dire que ton époux te négligeait…
  • C’est toi qui le dit ! En tout cas, j’ai passé un peu moins de huit mois, avec ma mère. C’est peut-être long, mais il me fallait maîtriser l’art de faire les toilettes du bébé. Ce n’était pas donné. Aujourd’hui, vous avez des couches, et vous toilettez vous enfants de façon expéditives. Jadis, il fallait entre une heure et deux, pour mettre au propre son enfant. Et il fallait répéter l’opération deux ou trois fois au cours de la journée.
  • Mais il ne faut quand même pas huit mois juste pour apprendre à mettre du talc sur le derrière de son rejeton, non ?
  • En effet. Je n’ai pas fait que cela. Ce fut pour moi l’occasion d’apprendre quelque chose. N’importe quoi. Mais j’étais déterminé à repartir en sachant faire quelque chose de mes mains, à part entretenir un époux. J’ai, si on peut dire, appris en accéléré les bases des gestes médicaux, ainsi que la couture. J’avais mes camarades de promotion qui m’aidaient, pour la médecine, et ma sœur pour la couture. Ce fut intense, et très pénible. C’aurait certainement été moralement moins pénible si ton père était passé nous voir ne serait-ce qu’une seule fois.
  • Tu veux dire que…
  • Durant les huit mois passés près de ma mère, ton père n’est pas venu nous voir, oui, c’est ce que je veux dire, fils.
  • Non, fis-je interloqué.
  • Si, répondit-elle avec calme, sourire au coin. Pas une seule fois. Et c’était d’autant plus pénible que mes parents ne posaient absolument aucune question. Ma mère a soigneusement évité de demander d’après mon mari ; mes sœurs n’osaient pas aborder le sujet. Ce fut intenable. J’aurai aimé que quelqu’un demande, pour que je pleure ma peine, pour que je parle, pour que je me libère. Même si elles ne résolvent rien, les larmes ont le mérite de soulager les âmes en peine. Mais l’occasion ne m’a jamais été offerte. Il fallait être forte. Il fallait supporter. En silence.

J’ai expiré sans trop savoir pourquoi. Qu’est-ce qui choquait le plus ? Attendre autant de mois pour prendre son fils dans ses bras, ou taire autant de souffrances avec le sourire ? Les personnes ayant souffert dans leur chair ont facilement de la compassion à cause des blessures visibles. Celles qui souffrent dans leur âme s’en remettent difficilement. On peut toujours relativiser sur un mot, mais pas sur une cicatrice dans la peau.

  • Lorsque j’ai jugé utile d’arrêter les apprentissages, bien entendu avec l’accord de mes “enseignantes”, j’ai regagné le foyer. En même temps, ce n’était pas comme si je l’avais quitté. Ma mère a insisté pour m’accompagner. Surtout à cause de la route, et pour connaître la ville où nous logions. J’aurai fait pareil à sa place. En tant que parent, il faut avoir une idée, aussi vague soit-elle, de l’environnement dans lequel évolue son enfant. C’était donc accompagnée de ma mère que le taxi-brousse me déposa au grand portail de l’hôpital de la localité où nous étions logés. De l’autre côté de la rue, Fred, assis à la devanture de sa boutique, reconnût ma mère, et s’élança à notre rencontre. Après avoir chaleureusement salué ta grand-mère, il te salua aussi, en te tirant les joues, avant de me jeter un regard triste et désolé. Ma mère a dû sentir la gêne, mais ce n’était pas le moment de s’attarder sur ces détails.

Nous poussâmes le grand portail, bras chargés de nos bibelots. Ton père était assis sur la terrasse. Il était venu à notre rencontre, nous aider, était même sorti chercher les restes des bagages. Il semblait extrêmement content de nous revoir, et de te voir, toi, pour la première fois. Nous avons échangé les salutations d’usages, là sur la terrasse; il te tenait dans ses bras. Il était torse nu, portait une de ses culottes de sport préféré. De couleur rouge. Je m’apprêtais à aller à l’intérieur pour apporter de l’eau à boire pour ma mère, lorsque la porte du salon s’ouvrit. Bien entendu, je ne m’attendais pas à ce qu’il ait de la compagnie. La porte s’ouvrit plus grandement, puis, une femme en émergea.

  • Je m’en doutais. Il avait donc pris une femme pendant ton absence !
  • Entraîne ton esprit afin qu’il ne se hâte point vers de hâtives conclusions, jeune homme. C’aurait pu être sa sœur, une cousine, une domestique, un personnel de l’hôpital venu l’aider…
  • Mais en réalité ? demandai-je, quelque peu confus.
  • De ce qu’on avait de tangible sous nos yeux, ma mère et moi, c’était une femme habillée de façon bien décontractée ; assez à son aise, pour n’être qu’une simple visiteuse, ou une domestique. Elle nous avait salué avec tellement d’enthousiasme, comme on salue ses vieilles amies perdues de vue. Après, on a gardé silence, attendant que ton père fasse les présentations. Ce qu’aurait fait tout gentleman.
  • Bien entendu, fis-je le cœur battant.
  • Ton père était tout sauf un gentleman. Il s’est tu, et à continuer par te secouer les joues, comme s’il n’y avait que vous deux, sur terre.
  • Au moins il était content de me voir.
  • Ou plutôt était-il lâche et préférait regarder dans les yeux d’un innocent être plutôt que d’affronter ceux de trois adultes qui attendent de lui des explications.
  • Que s’est-il alors passé ?
  • Comme il ne disait rien, je me suis levé tout de même pour aller à l’intérieur. J’ai traversé le salon que j’ai balayé d’un regard, pour me rendre à la cuisine. J’ai cherché le moindre récipient pour servir de l’eau à ma mère, sans succès.
  • La cuisine était vide ?
  • Elle était sale. Des cuillers qui émergeaient d’une eau ocre, des gobelets avec des traces de gras ou avec des fonds pleins de moisissure… La crasse était indescriptible. Je suis ressorti de la cuisine, pour faire vraiment le tour de toute la maisonnée. Ça ressemblait à une maison abandonnée. Des herbes ont poussé là où j’avais l’habitude de faire la lessive, les meubles au salon reposaient sous une épaisse couche de poussière, la chambre d’amis semblait n’avoir jamais été ouverte, depuis mon départ…
  • Qu’as-tu fait ?
  • Petit, je suis revenu sur la terrasse dire à ma mère que j’avais du boulot. Je me suis changé, puis j’ai commencé par faire le ménage.
  • Juste comme ça ?
  • Vous êtes la génération de l’abandon, dit-elle, après quelques instants de réflexion. Vous êtes la génération qui ne sait pas s’acquitter de ses devoirs, afin de mieux jouir de ses droits. Elle se tut encore quelques instants.
  • Je ne vois vraiment pas le rapport, maman, avançai-je, quelque peu perdu.
  • Qu’aurai-je fait ? Me retaper les 400 kilomètres de route avec mère et enfant, sur la simple base d’avoir aperçu une dame présente dans la maison de mon mari ? Jusqu’à preuve du contraire, j’étais l’épouse légitime du monsieur, et la propreté de notre demeure nous incombe ; à moi, principalement. Je ne faisais qu’accomplir mon devoir d’épouse. Sans plus. S’il y a à parler, s’il y a des explications à demander, on fera ça après.
  • Ah oui ? Et ladite dame qui était présente ?
  • Je ne savais pas qui elle était, et donc je n’avais pas de question à lui poser sur quoi que ce soit, concernant l’état de ma maison, fiston. Elle a insisté sur le pronom possessif. J’ai compris ce que cela voulait dire.
  • Et alors ?
  • Alors…

On toqua de nouveau à la porte…

A suivre…