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Deux mois déjà que j’ai mis un terme à ma relation avec Hervé. Ma toute première expérience, en matière de couple. Une relation amoureuse qui aura duré un peu moins de quatre années. Ces folles années où je me suis totalement investie dans une relation en laquelle profondément je croyais. J’aime Hervé. Enfin je l’aimais. Disons que je l’aime. Mais à un point qui tutoie l’idolâtrie. Hervé, était mon homme. L’homme de ma vie. Je ne me voyais avec un aucun autre homme à aucun autre moment de ma vie.
Rassurez-vous, ce n’était pas un amour de lycée. Non. A l’époque, j’avais 22 ans, j’étais assistante de direction dans une petite société de la capitale, j’étais vierge. Hervé avait quatre ans de plus que moi, travaillait dans le secteur bancaire, et sortait d’une douloureuse rupture. Nous savions très bien ce dans quoi nous nous étions engagés. Et l’engagement fut total. Quand j’y repense…
Aujourd’hui, ça fait deux mois que nous avons mis un terme à notre relation. Deux mois que personne n’a eu des nouvelles de l’autre. Deux mois qu’un sépulcral silence s’est installé entre nous. Deux mois que chacun essaye de passer à autre chose. En tout cas, j’étais enfin prête pour tourner définitivement la page. Et ce ne sont pas les motivations qui manquent, lorsqu’on est une jeune fille comme moi, dans cette capitale.
Marc se positionnait clairement comme le panseur des plaies ; comme restaurateur de confiance ; comme raviveur de flammes. Marc, c’est ce jeune homme bien plus posé, calme, discret, déterminé, appliqué, sûr de lui, que j’ai rencontré dans le cadre de mes nouvelles fonctions, dans une compagnie d’assurances. La première fois que nous nous sommes rencontrés, il m’a troublé avec son regard chaleureux, et sa voix rassurante. En à peine deux semaines de fréquentation, je sentais comme quelque chose m’attirer vers lui. Ce qui lui passait par la tête, il le disait clairement, et respectueusement. Et cela me plaisait énormément. Il était tellement sûr de lui, que je perdais toute assurance, en sa présence. Au point où, le jour où il a dit avoir envie de moi, je n’ai quasiment rien dit de négatif, pour l’en dissuader.
Je crois que j’avais accepté un peu par peur, un peu par envie, un peu par excitation, un peu par…vengeance ? Mais il me fallait passer à autre chose. Il me fallait oublier l’odeur d’Hervé ; il me fallait goûter autre chose, afin de me convaincre qu’il y a plus délicieux, ou plus amer. J’avais consenti avec le silence, parce que je voulais qu’Hervé ait définitivement mal en apprenant que j’étais vraiment passé à autre chose. Et surtout pour qu’il cesse ses sporadiques tentatives de reconquête d’un cœur dont il a été incapable de prendre soin.
Alors oui, ce midi, au déjeuner, j’ai demandé à Marc de passer me chercher le soir, pour qu’on passe chez lui, enfin. Pourquoi ne pas y aller ? Pourquoi ne pas tenter ? Pourquoi ne pas essayer autre chose ? Pourquoi ne pas lui donner sa chance à lui ? Pourquoi ne pas…se mettre bien, après toutes ces semaines de privations, de mal-être, de ressentiment, de colère, de solitude ? J’étais quelque peu excitée, comme si c’était ma première fois. Hervé m’avait fait découvrir les plaisir sexuels, et depuis, ce sera ma première fois de faire l’amour avec un autre homme. J’étais prête ; je le voulais, enfin.
Je n’ai eu de cesse de regarder la montre chaque cinq minutes, et d’expédier rapidement les quelques dossiers que j’avais à traiter et à faire signer par mon supérieur. Peu avant 17h30, je me suis enfermé dans les toilettes de l’entreprise, pour me refaire une petite beauté. Se refaire une haleine fraîche, un peu de rouge à lèvre, un peu de talc sur le visage, un peu de déodorant… Hervé me disait qu’on n’a jamais l’occasion de refaire deux fois une première impression. Il fallait que la première soit la bonne, même si j’avais un peu fréquenté Marc, déjà. Désolé si Hervé revient à chaque phrase. Comprenez que je lui dois la majeure partie de ce que je sais.
Je me suis longuement regardé dans la glace, autant pour m’assurer que j’étais parfaite, mais aussi pour me redonner du courage. L’écran de mon portable s’est allumé : Marc signalait sa position au parking en face. Il était là. J’inspirai longuement, puis regagnai le bureau pour chercher mon sac. Au moment d’y plonger mon téléphone, il s’alluma encore : c’était Hervé qui appelait. J’ai souri puis j’ai appuyé sur un bouton sur le côté gauche, afin de mettre le téléphone en mode vibreur. Le passé a le méchant charme de se rappeler à notre souvenance, au moment où nous sommes désormais prêts à le quitter. Je suis sorti en saluant mes collègues, puis je suis monté à bord de la voiture de Marc. La voiture dont le dossier d’assurance nous avait réunis.
 
Je me suis installé dans le canapé au salon, devant la télé, lorsque nous arrivâmes chez Marc. Il me proposa trois boissons, j’ai choisi de boire du whisky. Pendant que remuait le contenu de mon verre avec des morceaux de glaces, Marc se retira sous la douche, au fond du couloir. J’en ai profité pour musarder mon regard sur l’endroit : simple, propre, bien rangé. Il revint en serviette, pendant que je regardais une peinture à proximité de la table à manger.

  • C’est un cadeau de ma mère, entama-t-il.
  • Et il signifie quoi concrètement ?
  • Je ne sais pas, je n’ai pas cherché à comprendre.
  • Pourtant chaque tableau raconte une histoire, véhicule un message.
  • Ah bon, s’enquit-il ? Tu t’y connais en peinture ?

Je n’ai pas eu le courage de lui dire qu’avec Hervé, on passait des minutes à rigoler devant des tableaux auxquels on attribuait des messages. J’ai juste vidé mon verre d’un trait, et me suis approché de lui. J’avais le regard vitreux, et je sentais mes pieds flageoler sous moi. Je posai ma tête contre sa poitrine, pour humer son odeur corporelle, et me sentir en sécurité. Il me releva la tête et se mit à m’embrasser. C’était…extrêmement gênant au début. Je n’avais jusque-là jamais embrassé qui que ce soit, à part Hervé. Puis je me suis laissé aller, afin de savourer cet instant. C’était chaleureux. Et savoureux.
Nous revenons donc dans le canapé où je m’étais installée, à l’arrivée, puis je m’installe sur lui à califourchon, pour l’embrasser. J’étais excitée, et je pouvais sentir la bosse qui se formait progressivement sous sa serviette. Il m’ôta la chemise, et me dénuda les seins. Je retournai la tête en arrière, lorsqu’il posa ses lèvres sur mes tétons.
A cet instant, mon téléphone se mit à vibrer une fois de plus dans mon sac. C’était probablement ma mère qui s’inquiétait de mon retard. Il fallait décrocher immédiatement et la rassurer, si on compte passer une agréable soirée. Lorsque je ramenai le téléphone vers moi, c’était encore Hervé. J’ai soupiré d’exaspération, avant de rejeter l’appel. J’ai posé le téléphone sur le tapis au pied du fauteuil, avant de rechercher les lèvres de Marc.

  • C’est qui, demanda-t-il ?

La question m’avait désarçonnée, parce que je ne m’y attendais pas. C’était la première fois qu’il posait une question me concernant, et je n’avais pas du tout envie de passer un interrogatoire, alors que j’étais là pour baiser.

  • Oh laisse. Un client qui me fait la cour. Rien d’important.
  • C’est tout de même un client chanceux hein, si tu as enregistré son numéro avec une photo de contact…

A cet instant, j’ai senti qu’il valait mieux dire la vérité.

  • C’est Hervé.
  • Quel Hervé ? L’ex dont tu m’as parlé ?
  • C’est lui.
  • Il veut quoi ? Pourquoi tu ne décroche pas ?
  • Je ne sais pas. et honnêtement, je ne veux pas le savoir.

Je me suis donc remis à embrasser Marc, qui ne semblait plus emballé par l’activité en cours. Je me sentais même le forcer, à un moment. J’ai donc arrêté, pour me rassoir à côté de lui.

  • Marc, quel est le problème ?

Lorsque j’ai posé la question, c’était surtout pour qu’il parle afin que je le rassure qu’on pouvait continuer sans problèmes. A cet instant, tout ce qui m’importait, c’était de dissiper l’ombre d’Hervé pour qu’il ne m’empêche de passer à autre. Marc rajusta sa serviette avant de répondre.

  • Me permets-tu d’être franc avec toi ?
  • Tu as toujours été franc avec moi, il n’y a pas de raison que ce ne soit plus le cas. Dis-moi ce qu’il y a. N’aie pas peur.
  • Bien, reprit-il ! Lorsqu’on s’est croisé, et qu’on a commencé par se fréquenter, on ne s’est pas posé assez de questions. En tout cas pas les bonnes. Tu sors d’une déception, c’est certain. Tu veux passer à autre, ou en tout cas, tu essayes de le faire. N’est-ce pas ?
  • Oui, répondis-je ! Je suis décidé à oublier le passé, à l’oublier, et à avancer. Je veux avancer, Marc. Avec toi. Je ne serai pas ici si je ne le désire pas sincèrement.
  • C’est justement là où tu commets l’erreur. Je vais être franc : j’ai une copine. Que j’aime. Que je ne veux perdre pour rien au monde. Actuellement, nous sommes en froid, à cause d’une incompréhension. Je ne vais pas rentrer dans les détails. Mais je l’aime. Et je vais la reconquérir. Je sais qu’elle finira par comprendre.
  • Ah, fis-je tout simplement.
  • Je n’ai rien dit, parce que tu n’as pas cherché à savoir. Les hommes qui ne veulent rien faire de sérieux ne répondent qu’aux questions posées. Tu en as posé très peu. Je me suis contenté de t’écouter, parce que manifestement, ce que tu recherches, c’est une oreille pour t’écouter. Ce que nous faisons là, est une fuite en avant. Parce que si nous allons jusqu’au bout, cela va se répéter, puis j’y mettrai un terme, dès que ma copine reviendra à de meilleurs sentiments. Parce que je ne suis pas amoureux de toi. Et toi non plus, d’ailleurs.
  • Marc, …
  • Tu peux te mentir à toi-même, mais je préfère être franc avec toi. Et si tu veux savoir, ton gars, Hervé, il t’aime encore. Et au moins il fait l’effort de te parler, de rétablir la communication. Moi je n’ai jamais coupé les ponts avec ma copine. On s’appelle chaque jour, parce que je ne veux laisser aucun vide autour d’elle.
  • Marc…
  • On aurait pu rentrer dans la chambre, mais elle y a toujours ses effets. Ma chambre, c’est comme mon cœur : c’est son royaume à elle. Je n’y fais entrer personne d’autre, pour le moment.
  • Alors, pourquoi suis-je ici, Marc ?
  • Parce que je t’ai dit avoir envie de toi. Je ne t’ai jamais dit t’aimer.
  • Wow…
  • Excuse-moi, mais il fallait que je te le dise. Maintenant que tu sais tout, maintenant que tu as toutes les cartes, tu peux faire un choix conscient : on peut soit continuer, ou on peut chacun aller essayer de sauver son couple.

Je n’ai pas eu la force de pleurer. Je me suis mis à fermer les boutons de ma chemise, à remettre mes cheveux à l’endroit. J’ai pris mon sac, j’ai dit au revoir, et je me suis dirigé vers la porte. Avant de l’ouvrir, Marc se dirigea vers moi, en me tendant un truc : mon soutien-gorge. Je l’ai remercié, puis je suis sorti, au bord des larmes. A cet instant, toutes les questions que je refusais de me poser ressurgirent ; toutes les réponses que je ne voulais pas entendre résonnaient en moi ; toutes les illusions que je m’étais faite s’étaient dissipées…
J’ai marché quelques pâtés de maisons, avant de m’asseoir sur un banc d’une revendeuse d’oranges, effondrée. Il était un peu moins de vingt heures. Je suis resté là quelques minutes, regardant dans le vide, indécise, avant de me décider à rentrer à la maison. Ce dont j’avais véritablement peur, en ce moment, c’était d’affronter le regard de mes parents, mais surtout d’affronter le jugement de ma conscience.
Une fois rentrée, je me suis allongée sur le lit, j’ai sorti le téléphone. Trois appels manqués du même numéro : Hervé. J’ai rappelé…
 

  • Allô, Jean, ça va ?
  • Oui, et toi ? Tu es où ? On dit quoi ?
  • Oui, ça peut aller. Dis-moi, j’essaye de joindre ton grand-frère, mais son numéro ne passe pas. Il m’a appelé il y a quelques minutes, pourtant.
  • Nous sommes à l’aéroport. Il t’appelait parce que maman demandait d’après toi, et il disait que tu as eu un contretemps au bureau. On t’a attendu en vain. Il est parti là.
  • Allô ? Allô ?

J’ai raccroché.

»

A ces couples qui ne se formeront jamais, à cause des non-dits et des clair-obscur…