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Cet article est la suite de “Le Silence de ceux qui partent…”
Ce soir-là, je suis rentré vide, las. Je n’ai pas eu égard aux frères qui discutaient dans la cour. Je n’ai pas rendu la salutation à ma mère, qui me souhaitait la bienvenue. Mille et une questions occupaient mon esprit. Je suis rentré directement dans ma chambre. Sans me déshabiller, sans embrasser ma femme, sans prendre ma fille dans mes bras. La nuit était-elle avancée, ou naissait-elle à peine ? Je n’en n’avais cure. Je voulais juste fermer les yeux. Vider mon esprit. Ne penser à rien.
Je me suis réveillé en sursaut, au milieu de la nuit. Tout habillé. J’ai dû dormir profondément, pensant m’assoupir, puisque quelqu’un a ôté mes chaussures, et a tenté de dénouer ma cravate. Ce devait être mon épouse. Elle n’était pas à côté, sur le lit. J’avais trop mal au crâne pour essayer de savoir où elle pouvait être à cette heure de la nuit. Je jetai un coup d’œil à l’horloge de chevet, qui indiquait quatre heures passées de quelques minutes. Je me redressai pour m’asseoir sur mon séant.
J’ai pris une douche sans grand entrain, me suis habillé, puis me suis agenouillé à côté de mon épouse, qui priait au salon. Cette courte méditation terminée, je remis le nez dehors, afin de m’aérer l’esprit. La lumière allumée dans la chambre de ma mère m’indiqua qu’elle était déjà debout. Après quelques instants d’hésitations, je traversai la cour puis cognai à sa porte.
Je vis une femme assise sur le bord de son lit, un pagne dans une main, et une aiguille au bout de laquelle pendait un fil dans une autre.

  • Je t’ai dit de ne pas coudre dans le noir, maman. Tu vas abimer tes yeux.
  • Oh, écoute, y-a-t-il encore quelque chose de bon à tirer d’une épave comme moi ?

Dans d’autres circonstances, j’aurai ri à sa réponse, et tenté de la rassurer de sa jeunesse et de longs jours qu’elle a encore devant elle. J’aurai aimé rire, mais ce matin, j’ai promené mon regard dans cette chambre, pour le fixer sur cette femme qui, depuis hier, m’était devenue étrangère. Je m’approchai d’elle puis me baissai en génuflexion, pour la saluer, comme de coutume.

  • Installe-toi, dit-elle, en me désignant le canapé en face d’elle. Tu as l’air soucieux.
  • J’ai vu papa hier, dis-je en m’enfonçant dans le canapé.
  • Je sais. Il me l’a dit.
  • Comment ? Je pensais que vous n’avez plus aucun contact, fis-je, étonné.
  • C’est ce qu’il t’a dit, demanda-t-elle, en levant légèrement les yeux vers moi.
  • Non, mais j’ai toujours pensé que…
  • Jeune homme, quand on a l’âge que tu as maintenant, on va au-delà du simple exercice de penser : on demande, on s’assure, on se fait une certitude.
  • Dans ce cas, que s’est-il passé exactement entre papa et toi ?
  • Sois plus précis, je te prie, fils.
  • Comment vous êtes-vous rencontrés, vos premières années de mariage…

D’un geste plein de tendresse, elle posa le bout de pagne sur ses genoux, et rangea l’aiguille.

  • Tu sais…tu sais, débuta-t-elle, vague et hésitante. Elle expira bruyamment mais lentement, et reprit de plus belle. Tu sais Jean, on pourra passer la journée entière à nous remémorer de cette époque où, plus jeunes, je n’avais d’yeux que pour ce brillant jeune étudiant que fut ton père. Dieu seul sait combien son intelligence, son assiduité, et son sens de l’humour m’ont captivé. Il était très mesuré, et était capable d’avoir à la fois les pieds sur terre, et la tête dans les nuages. Il était plein d’idéaux, plein de rêves, plein d’énergie. Malgré sa situation d’antan, il avait toujours le sourire aux lèvres. Dieu seul sait combien la souffrance des étudiants issus des localités du Nord du pays était grande, à la faculté.

Un coq chanta dans le voisinage et ma mère regarda par la fenêtre, avant de continuer.

  • Lorsque j’ai rencontré ton père, j’étais lycéenne. J’étais pleine de rêves, j’étais pleine d’ambitions. Après le lycée, j’ai suivi ses conseils, pour choisir une filière identique à la sienne, à cause des projets de vie commune qu’il avait pour nous.

Elle resta pensive un instant. Je n’eus point le courage de l’interrompre. Peut-être faisait-elle de l’ordre dans ses idées, peut-être voulait-elle ne plus en parler, peut-être avait-elle…

  • Ton père et moi, reprit-elle, c’était bizarre. En deuxième année, je lui ai remis mes frais de scolarité, afin qu’il puisse se faire délivrer son passeport. Il avait été admis dans une université à l’étranger. J’ai été incapable d’en informer ma famille. Non qu’il voyageât, mais que je n’irai pas à la fac, cette année. Ma situation n’était guère plus reluisante que la sienne. J’ai donc attendu. En silence, mais avec un sentiment à la fois de quiétude et de crainte. D’une part, nous nous aimions sincèrement, d’autre part, nous étions les seuls à être au courant de nos sentiments. Je ne connaissais aucun membre de sa famille, il ne connaissait que ma petite sœur. Tu sais comment cela se passait à notre époque : lorsque tu présentes une personne de sexe opposé à tes parents, c’est que vous vous êtes déjà mis d’accord sur un certain nombre de choses, notamment le mariage.

Elle joignit les deux chevilles, et se couvrit les genoux avec le pagne, comme pour se protéger du froid. Elle posa ensuite les coudes sur ses cuisses, en croisant les bras, et en se penchant en avant.

  • Mais il a fini par rentrer, ton père, reprit-elle. J’avoue que pendant ce temps, je n’ai pas foutu grand-chose, à part aider ma petite sœur dans son atelier de couture, et apprendre quelques gestes médicaux de mes camarades de promotion. Il a fini par rentrer. Il m’a demandé de lui donner encore un peu de temps. Ce que j’ai fait sans hésiter. Puis il a fini par demander ma main, et m’épouser. Enfin, c’était un mariage traditionnel. Ce que vous autres appelez abusivement fiançailles, aujourd’hui. Puis il a pris fonction , et fut muté au Nord.
  • C’est donc là que les soucis ont commencé, demandai-je.
  • Je ne parlerai pas de soucis. Je dirai plutôt que c’est là que la dure réalité de la vie commune nous a rattrapé. Un homme absorbé par son travail, une femme qui s’ennuyait pratiquement, toute la journée. Toute seule. Un homme qui ne pense qu’à se reposer le soir, une femme qui pense avoir enfin quelqu’un avec qui causer. Il y a eu beaucoup de frustrations. De ma part surtout. Mais aussi de la sienne. Il n’y a rien de pire que la solitude qu’on éprouve en présence de certains êtres. Ton père commençait à se laisser aller à un fatalisme inexplicable. Il commençait à perdre de sa superbe, à abandonner ses rêves et ses idéaux. Plusieurs fois je lui ai demandé de m’aider à terminer les études. J’avais envie de retourner sur les bancs, et être utile, d’une manière ou d’une autre. Il n’a voulu rien entendre. J’ai donc cessé de demander.

Puis, je suis tombé enceinte. Notre premier enfant. Toi donc ! La joie était, comment dire, inégalable. Nous étions tous deux excités à l’idée de devenir parents. Moi encore plus.

  • Pourquoi ?
  • Parce que je croyais naïvement qu’il y a enfin une raison pour avoir son attention, et son affection. Quand le ventre de la femme ne pousse toujours pas plusieurs semestres après le mariage, ça devient frustrant de répondre avec sourire aux questions implicites posées par la belle-famille ou par les amis. Alors oui, nous avions hâte de t’avoir, oui, nous étions soulagés de te savoir en route. Mais il y avait une raison d’inquiétude : aucun de nos parents ne pouvait effectuer le déplacement jusqu’à chez nous, dans le grand nord.
  • Mais alors, pourquoi tu parles de naïveté, si vous étiez si excités, comme tu le dis ?
  • Parce qu’avec ton père, et c’est une leçon apprise bien plus tard, les fruits ne tiennent jamais les promesses des fleurs. Son enthousiasme ne fut que de très courte durée. La routine a tôt fait de commencer. Ne pouvant supporter indéfiniment cette solitude, surtout dans mon état, j’ai commencé à échanger plus que le simple bonjour, au nouveau boutiquier du quartier.
  • Fred ?
  • Oui. Fred…

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