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Chapitre précédent à lire ici :

  • Mais alors, pourquoi tu parles de naïveté, si vous étiez si excités, comme tu le dis ?
  • Parce qu’avec ton père, et c’est une leçon apprise bien plus tard, les fruits ne tiennent jamais les promesses des fleurs. Son enthousiasme ne fut que de très courte durée. La routine a tôt fait de commencer. Ne pouvant supporter indéfiniment cette solitude, surtout dans mon état, j’ai commencé à échanger plus que le simple bonjour, au nouveau boutiquier du quartier.
  • Fred ?
  • Oui. Fred. Au demeurant, j’avais une personne à côté, juste au cas où, au surplus, c’était une personne originaire de mon village. C’est donc naturellement que le courant est passé entre nous, et que j’allais souvent passer du temps avec lui à la boutique. Non sans m’être auparavant acquittée de toutes mes tâches ménagères. Oui je passais assez de temps avec Fred, assise devant la boutique, à nous remémorer les anecdotes de notre village commun. Toi qui as fait une partie de tes études en Suisse, tu pourras aisément comprendre l’affinité naturelle entre deux individus qui se retrouvent un peu perdus au milieu de nulle part.
  • Oui, je comprends, fis-je avec la voix rocailleuse des personnes qui ont longtemps gardé silence. L’affinité est certainement naturelle ; mais l’attirance physique a dû être un choix.
  • Fils, la solidarité masculine envers ton père est naturelle ; mais le manque de hauteur et la superficialité du jugement est un choix. Et je t’exhorte à ne pas choisir d’être con, a-t-elle répondu, pleine de tendresse. J’en eu très honte.
  • Je te présente mes excuses, maman, fis-je confusément. Elle inspira longuement, les yeux fermés, comme pour appréhender la vérité de mes dires, comme pour sonder la profondeur de ma sincérité. Elle bloqua sa respiration, comme le font les fumeurs après une courte trêve, pour savourer les voluptueuses fumées inhalées. Elle expira enfin, lentement, en ouvrant les yeux, et en les fixant sur moi.
  • Naturellement, reprit-elle, le bruit selon lequel le boutiquier couche avec la femme du médecin a commencé à courir. N’étant pas du milieu, ne comprenant pas le patois local, nous ne nous doutions de rien.

Je devais être à quelque mois de l’accouchement, quand ton père fit éclater notre première grosse dispute, sur fond de supposées infidélités qui lui parvennaient. La dispute fut terriblement violente.

  • A ce point ?
  • L’infidélité de la femme est un acte d’une gravité sans pareille. Porter en soi un bébé et connaître la couche d’un autre homme est particulièrement abject. Ce n’était pas le type d’accusation qu’on prenait à la légère. On remettait en cause ma morale, mon éducation, et la probité de mes ancêtres. C’est un affront qui n’était lavé que devant fétiches et vieux du village. En tant que femme, j’étais prête à subir tous les affronts, sauf celui de l’infidélité. C’était ma première fois d’élever la voix sur ton père.
  • Mais était-ce vrai ?
  • Qu’est-ce qui était vrai, me demanda-t-elle en retour.
  • Les accusations étaient-elles fondées ? As-tu trompé papa ou non ?

Elle garda silence un moment qui me parut une éternité. Elle se redressa puis continua :

  • Les hommes ont quelque chose de détestable, en ce qu’ils ont la facilité de croire en les dires qui leur parviennent concernant leur propre couple, sans discernement aucun. Pourtant, il leur suffit de s’adresser au cœur et à l’âme de celles avec qui ils partagent leur couche chaque soir, pour connaître la vérité. Ton père commençait à faire partie de ces hommes. Il croyait mordicus ce que pouvait lui raconter son « ami » enseignant du collège, ou son « ami » commissaire. C’était quasiment leur parole contre la mienne, pour peu que j’aie droit à la parole. Je vivais désormais avec un époux qui se conduisait en procureur menant une enquête à charge contre l’accusé que j’étais devenue. Pas un soir sans que je ne subisse un interrogatoire sur de supposés faits allégués par les amis de ton père.
  • Qu’as-tu fait ?
  • J’en ai eu marre. J’étais exaspérée. J’étais à bout. Et comme toute épouse respectueuse, j’ai mis fin à toutes fréquentations avec Fred, le boutiquier. Je n’achetais plus rien dans cette boutique, je ne lui adressais même plus de salutations. Parce que mon couple m’importait plus que tout. Les amis, ça va ça vient, tandis qu’un époux, c’est pour toute la vie.
  • Si je comprends bien, il ne s’est rien passé entre Fred et toi ?
  • Il n’y a jamais eu de circonstances ambiguës susceptibles d’être interprétées contre moi. Je n’ai jamais franchi le comptoir de sa petite boutique, il n’a jamais poussé le portail de ma maison. Y-a-t-il un quelconque mal à bavarder avec un individu du même village que soi ? Ce comportement de ton père, je ne l’ai compris que bien plus tard. Des années plus tard…
  • Mais maman, comment peut-on changer en si peu de temps ? Parce qu’à entendre la description de l’homme dont tu étais amoureuse au lycée, et celui qu’il est devenu, les extrêmes sont trop éloignés pour que cela se produise en ce temps si court.
  • Tu sais, fils, certains hommes déchantent plus vite, après s’être mariés. Soit parce qu’ils réalisent que la vie qu’ils idéalisaient, celle qu’ils rêvaient de vivre est loin de la réalité de tous les jours, soit parce qu’ils se mettent à penser, à tort ou à raison, qu’ils auraient pu avoir mieux, qu’ils auraient pu faire mieux. Dans ce dernier cas, souvent, ils n’ont pas le courage d’admettre leur part de responsabilité dans les choix qu’ils ont eu à effectuer, et même à imposer à leur compagne. Ils se mettent à en vouloir à celle-ci, pensant, toujours à tort ou à raison, qu’elle est l’unique cause de leur existence qu’ils trouvent médiocre.
  • Quel était le cas de figure de papa ?
  • Je n’étais peut-être pas une universitaire, mais j’étais loin d’être un cancre. D’ailleurs, a-t-on besoin de faire des études supérieures pour savoir se tenir, en société ? Malheureusement, ton père a commencé à avoir du mépris pour mon cursus inachevé. Dans les quelques discussions que nous avions, il ne tarissait pas d’éloges envers les femmes de la localité qui exerçaient une fonction rémunérée. Si ce n’était pas l’institutrice qu’on trouvait particulièrement brillante, c’était le sens de l’humour de l’épouse du commissaire qu’on flagornait, ou encore la bonne éducation des sœurs catholiques qu’on vantait. Je me rappelle parfaitement de cette nuit où monsieur mon époux faisait une blague ; ou plutôt pensait en faire. Je n’avais pas bien écouté, et lui ai demandé de répéter. Pour toute réponse, il a répondu « Excuse-moi, je pensais parler à une personne instruite. Tu aurais compris ce que je disais si tu avais fait de longues études.»

Ces paroles ne m’étaient pas destinées, mais je les ai sentis me transpercer l’âme. Ma mère les avait répétées sur un ton si théâtral qu’on pouvait y déceler toute la condescendance et la suffisance de l’auteur de ces mots. Ma mère souriait presque, quand elle a dit ces mots. Mais son nez frémissait, comme lorsqu’on essaye de réprimer une émotion. Ses yeux commencèrent par s’embuer, puis elle détourna son regard.
Quelqu’un toqua à la porte. Mon épouse. Elle était venue me demander de me préparer pour le bureau. C’est vrai que nous n’avons pas vu le temps passer. « Je vais appeler le bureau pour m’excuser », lui dis-je. Elle me dépassa pour aller saluer ma mère, puis s’éclipsa. Je me suis réinstallé confortablement dans le canapé, afin d’ouïr toute l’histoire. En tout cas la version de ma mère.
Ma femme ferma la porte derrière elle, et ma mère reprit :

A suivre…