Ce soir, rentre chez toi.
Couple_Séparation

Tu sais, notre première rencontre n’avait rien de fortuit. Peut-être le sais-tu déjà, ou tu feins de l’ignorer. De toutes façons, je te voyais presque chaque soir. Aux mêmes heures. Tu viens chercher ta fille à cette crèche où mon fils est également inscrit. Tu ne traînes pas souvent. A peine quelques mots échangés avec la monitrice principale, puis tu tournes les talons, poussant pratiquement Jessica, ta fille, par la nuque. Avec de l’impatience, tu l’installes sur la banquette arrière, avant de faire le tour de ta voiture, et démarrer en bouclant ta ceinture. 

J’ai toujours été admiratif de la coupe de tes tenues qui, discrètement, mettent en évidence, la grâce de tes formes. J’ai toujours reluqué tes longues jambes, sombres à souhait, galbées à point, dévoilées par les courtes tenues que tu arbores, les vendredis.  C’est extrêmement malsain, surtout vu le cadre, mais j’ai toujours imaginé tes cheveux épousant la palette de couleurs de mes draps. Et ces yeux, tes yeux, j’ai toujours eu envie de les voir, vitreux, avec les pupilles dilatées, comme lorsqu’on est sur le point de jouir. Je t’ai toujours remarqué. Tellement, que je sais que tu souris rarement. 

Tu as le visage de ces femmes qui sont pressées de s’en aller, d’aller presque partout sauf chez elles. Tu as la mine de celles qui sont préoccupées. Presque tout le temps. Tu as la gestuelle de ces femmes qui, malgré toute l’assurance qu’elles peuvent dégager, sont fragiles, vulnérables, et ne cherchent qu’un exutoire. Tu fais partie de ces femmes à la fois inaccessibles et très ouvertes, qui courent après le temps sans rien avoir à faire. 

Cette approche qui semblait à la fois stupide et hasardeuse, est pourtant le résultat d’un plan patiemment ourdi. Tous les mots que j’ai pu dire ce soir étaient calculés. Cette séance de jeu avec ta fille avant ton arrivée, ce tour de magie, cette course avec les enfants… 

Cela a commencé avec un sourire. T’arracher un sourire. Te faire rire. Te faire éclater de rire, était l’objectif. Ce rire que tu ne connais plus. Ces blagues auxquelles tu n’avais plus droit. Cette ambiance bonne enfant qui te manque. Cette configuration mâle, enfant et toi, que ton esprit peine à reconstituer… Je l’avais planifié. Je l’avais prévu. Puis je l’ai exécuté. 

Ne me regarde pas comme ça, Josiane. Je l’ai toujours fait. Et cela a toujours fonctionné. 

Les sorties ? Il n’y a nulle part où nous sommes allés, où tu n’aurais pas pu te rendre seul. Aucun des plats que nous avons dégustés n’était au-dessus de tes moyens, chérie. Et pourtant, tu as adoré chaque instant passé avec moi. Tu as profondément apprécié chaque bouchée avalée, en ma compagnie. Tu as sincèrement aimé toutes ces sorties, toutes ces promenades, et toutes ces découvertes. 

Parce que je sais combien il est plaisant d’être en bonne compagnie. Et tu me l’as dit plusieurs fois : tu aimes passer du temps avec moi. C’est réciproque. J’ai apprécié tous ces instants. Je te l’ai dit. Et je suis franc. 

Tu me trouves attentif, attentionné. Tu me trouves drôle. Tu me trouve conscient, tu me trouves présent. Tu te sens enfin admirée, désirée. Tu te sens…comblée. J’ai su lire en toi, en si peu de temps, ce que ton époux est incapable de voir, n’est-ce pas ? 

Pourquoi ? Parce que je sais que dans le jeu de la séduction interdite, il est plus facile de combler quelques petits creux, que d’emplir tout l’espace de l’âme de l’autre. Je sais qu’il existe un raccourci qui mène inéluctablement à cet endroit et à cet instant : ce lit, où tu es complètement nue, attendant d’être possédée. 

Cet instant ? J’en ai rêvé. Je l’ai désiré. J’ai œuvré pour. Et tout ce que je t’ai dit pour t’allumer, tous ces messages que je t’ai envoyés, en prélude de cet instant, je peux les réaliser. J’en suis capable. N’aie aucun doute dessus. Toutes ces performances sexuelles que je t’ai vendues sont vraies. Oui, j’ai voulu passer toute une nuit à t’embrasser, avec une main qui parcourt chaque centimètre de ton joli corps. J’ai désiré passer ma langue dans ton cou, humer ton parfum, tout en jouant avec tes lèvres intimes, avec une autre main. Oui, je t’ai promis de t’enlacer. M’unir à toi, sous plusieurs positions. J’en ai rêvé. J’en suis capable. 

Alors, pourquoi à cet instant de tous les possibles, je me dégonfle ? Tu veux savoir pourquoi je désiste ? 

Parce qu’en vrai, je ne vaux pas plus que ton époux. Je ne suis supérieur en rien, vis-à-vis de lui. Je ne suis pas mieux que lui. 

Rentre chez toi, s’il te plaît, parce qu’à cet instant où moi je suis ici, qui est avec mon épouse à moi ? Pendant que je m’occupais à te séduire, ma femme ne se sentait pas désirée, ni valorisée. Parce que pendant que nous mangions dehors, toi et moi, je n’avais pas vraiment laissé de quoi cuire la croute à la maison. Et je suis rentré repu, chaque soir où nous nous sommes vus ; incapable de toucher à ce qu’elle a bien pu cuisiner. 

Rentre chez toi, parce que lorsque je discutais avec toi, on me trouvait réservé et silencieux, à la maison. Lorsque je te faisais rire à gorge déployée, il n’y avait même pas une seule parole gaie, dans ma cour. Tu me trouves drôle ? Et si quelqu’un d’autre faisait rire mon épouse à moi ? 

Rentre chez toi, s’il te plaît. Parce qu’au fond, ce n’est pas parce que ton mari ne te fait pas rire toi, qu’il n’est pas drôle. Peut-être se trouve-t-il en ce moment avec une autre femme qui le trouve drôle ; une autre femme qu’il valorise, et qui le valorise. Peut-être. Peut-être. 

Parce qu’en vrai, toi et moi savons que ceci est une bêtise dont on refusera de parler, après quelques jours. Ce que nous nous apprêtons à faire, c’est juste un bref instant de fuite de la réalité qui nous attend, et dont nous avons pleine conscience : une délicieuse partie de culbute qui nous souillera.

Aucune étreinte de ma part ne pourra te faire oublier celui à qui tu es lié. Aucun coup de reins, ce soir, ne saurait te combler véritablement. Aucune acrobatie, aucune performance sexuelle ce soir ne fera de toi une épouse comblée.

Rentre chez toi. Pas parce que je te méprise soudainement, ni parce que j’ai une objection de conscience. Rentrons chez nous, parce qu’après, je continuerai. Après, je serai encore sous le charme d’une femme aussi belle que toi. Insatiable. Avide. Toujours dehors. Parfait envers elles, exécrable chez moi, tant que je n’aurai pas accepté de mettre le sujet sur la table. Quant à toi, tu seras toujours une femme délaissée, vide, faible et vulnérable, si tu ne discutes pas avec lui.

Rhabillons-nous. Allons-nous-en !