Ce que je te promets…

Encore un soir où je franchis le pas de cette maison, calme, sombre, plongée dans un silence guttural. Encore un soir où je rentre, ignorant si tu vas rentrer. Ou en tout cas, si ta mère rentrera, avec toi. Encore un énième soir où quelques inimitiés avec ta mère m’imposent une effroyable solitude. Il est huit heures du soir. J’ai un peu faim. J’ai mal au crâne, et je suis au bord des larmes. J’ai surtout envie de ressortir, errer entre quelques carrefours, manger de la mauvaise nourriture, et avaler quelques décilitres de bières, afin de dormir rapidement, une fois de retour.

Je vais cependant me faire violence, pour te parler, pour te laisser ces quelques mots. Chacun s’évade comme il peut, dit-on.

Tu sais, je suis à une période particulièrement difficile de ma vie. Je n’ai pas d’emploi à proprement parler. Mes petites affaires ne permettent pas de vivre décemment. Je suis on ne peut plus endetté. Et je me sens profondément seul. Je sais, je me plains un peu trop, ces derniers temps. Mais tu vois, c’est de plus en plus difficile de faire bonne mine. Mais s’il y a quelque chose qui me terrifie le plus, c’est ce que je dois pouvoir t’apprendre.

Parce qu’au fond, comment apprendre la prospérité à autrui, en étant soi-même indigent ? Comment enseigner le courage lorsqu’on est couard ? Comment transmettre la richesse et le bien-être en héritage, lorsqu’on est autant dans le manque ?

Je te promets d’essayer, tout de même. D’être à la fois ton Maître, et ton Apprenti. Le premier rôle m’incombe naturellement, parce que je suis ton devancier. J’ai la lourde tâche de t’apprendre ce que je sais, et l’impérieux devoir de t’orienter vers ceux qui savent ce que j’ignore, et que je souhaiterais que tu saches. Je serai surtout ton Apprenti, parce qu’en vrai, mon âme à moi est si corrompue par tant de peurs, d’incertitudes, d’idées reçues, et de limitations voulues ou imaginées. Alors que toi, nouvelle âme incarnée, tu ignores la peur, tu ne connais pas le doute, et tu es (encore) pur. Je gagnerai énormément à t’observer et apprendre de ton innocence, et de ton imagination encore sans bornes.

Je te promets d’être attentif à tes émotions, et de veiller à ce que tu les exprimes comme cela se doit. Tu ne m’as jamais vu pleurer, même si je couche ces mots les yeux embués de larmes. Mais je ne serai pas celui qui te dira qu’un homme ne pleure pas. Tu pourras pleurer en ma présence, ou celle de tes semblables ; tu seras autorisé à t’épancher, si cela peut te soulager. Je te promets t’apprendre à voir beaucoup plus clair, lorsque les larmes auront fait le ménage. Tu sauras alors qu’il n’y a aucune faiblesse à pleurer, et qu’il n’y a aucune gloire particulière à retenir ses larmes.

Je t’apprendrai surtout à remonter la pente, après t’être accordé une pause. Tu devras être capable de pleurer, sans être un pleurnichard. Le monde est peut-être violent même s’il n’a pas à l’être, mais il n’y a non plus rien à espérer de qui garde éternellement le menton sur la poitrine, pour s’apitoyer sur son sort.

Tu sais, la plupart de nos malheurs proviennent des situations ou évènements extérieurs que nous acceptons tacitement. S’il y a une chose sur laquelle je veillerai, c’est que tu sois capable de dire expressément non. Non. Tout simplement. Sans avoir à te justifier, ni à te sentir coupable. Dis non, lorsque tu ne veux pas, lorsque tu refuses, lorsque quelque chose ne t’arrange pas. Dis non, afin de ne point être serf d’un oui issu d’une interprétation malencontreuse de ton silence hésitant. Il est plus facile et probablement plus noble de redevenir favorable à une demande, que de s’y soustraire une fois que l’on a accepté. Et je te promets d’être le premier à respecter tes objections.

Tu sais, à moi, il m’a souvent été reproché d’être intraitable sur certains sujets, quelque peu va-t’en guerre. C’est vrai. Je refuse derechef toute situation où je sens une tentative de manque de respect. Cela m’a préservé de bien d’ennuis, et cela m’en a causé pas mal. Sur ce point, je m’assurerai de t’apprendre à faire des compromis, sans te compromettre. Il est très important d’être à la fois implacable et agréable, strict et affable, rigoureux et aimable. Nul ne peut faire l’unanimité, mais il n’y a aucune récompense à être abhorré par tous. Le nombre ne fait pas la vérité. Beaucoup peuvent se tromper, tout comme on peut se tromper tout seul.

Il est un exercice difficile pour certains d’entre nous : celui de tenir sa langue en bride. Avoir tant à dire, et se taire quand même. Ces mots, ces maux qui se bousculent dans notre intellect, et se précipitent à nos lèvres, qu’il convient de canaliser, et de dissimuler. Il ne s’agit pas ici de se réfugier derrière un silence stérile. Mais de rendre l’absence de paroles beaucoup plus bruissant, de rendre le silence beaucoup plus éloquent, et surtout fécond.

Je te parlerai souvent de Dieu. Je m’appuierai sur mes expériences à moi. Tu ne me verras pas t’imposer un quelconque Volume Sacré. Tout ce que je peux te promettre, c’est de t’éveiller à déceler Sa présence autour de toi, et en toi. Je pourrai te réveiller à l’aube, pour t’inciter à faire usage de tes propres mots, de ton Verbe, pour rendre grâce, et formuler tes souhaits. Je te promets ne rien t’imposer, je te promets ne pas te brimer, si tu décides d’explorer d’autres voies. Je sais combien la Divine Providence est plus pédagogue.

Je te fais ici la promesse de te châtier quand il le faut. Je serai suffisamment patient, mais il est hors de question que tu sois irréfléchi, et que tu grandisses sans aucune limite, ni craintes pour tes semblables, ou tes devanciers. Je te promets t’expliquer tout de même ce pourquoi tu auras reçu une volée de bois vert. La correction est primordiale ; mais l’explication de la faute l’est encore plus.

Mais ne va pas croire qu’on ne rira pas ensemble. Je travaille véritablement sur moi, pour être ton meilleur ami, à l’avenir. Ces rires stupides que nous avons actuellement, ces discussions idiotes que nous avons les soirs alors que tu parles à peine, je te promets que nous en aurons encore et encore. Nous irons nous asseoir hors de la maison, rien que nous deux, devant deux bouteilles, et on se racontera. Je ferai l’effort de parler aussi ouvertement que possible, afin que tu puisses faire de même. Et plaise à Dieu, que nous puissions en rire, à gorge déployée, comme aujourd’hui.

Je te promets aussi que la situation ne sera pas comme cela éternellement. J’ai confiance en mes capacités à rebondir. J’ai foi en l’avenir. J’ai foi en moi. J’ai confiance en la juste rétribution du Travail. Ces dernières années m’ont appris qu’aucun ouvrage n’est vain, pour peu qu’on y mette du cœur. Dans le pire des cas, j’aurai de quoi me prendre en charge, moi, jusqu’à la fin de mes jours. Tu trouveras cela peut être égoïste de ma part de ne penser qu’à moi, mais crois-moi, le but est de ne pas dépendre de vous plus tard. A défaut d’être une solide rampe de lancement, je te promets de ne pas être un fardeau, sur tes épaules. Sur vos épaules, à vous.

Promis ! Je serai présent. Je serai là. Sur tous les plans. Tu me connaîtras. Sous tous mes angles. Parce que je parlerai. J’écrirai également. J’en ai écrit tant d’autres. Tu sais, mes Lettres d’un Père… Qui sont à la fois le monologue d’un fils à un père muet, et les leçons d’un père à un fils qui apprend encore à parler.

Quant à moi, je dirai beaucoup de choses. Celles que j’aurai aimé entendre. Je serai là. Parce que j’aurai aimé qu’on soit là. Pour moi.