Bonjour Petit.

Dr CISSE

J’espère que vous allez tous bien à Lomé…
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Moi, par contre, je ne vais pas bien. Je ne me sens pas bien. Cette nuit particulièrement, j’ai des céphalées, et mes maux d’yeux ont repris. Je n’arrive ni à dormir, ni à lire le Coran. Je me suis retourné dans le lit plusieurs fois, puis je me suis décidé à revenir sur la terrasse, pour griffonner quelques lignes.
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Je me retrouve de plus en plus seul, au salon, ou sur la terrasse, face à un morceau de papier, à rédiger des idées qui auraient pu être transmises d’une autre manière, à coucher des phrases qui auraient peut-être eues plus de sens à l’oral. Nul ne rattrape le temps perdu, dit-on.  Il vaut mieux faire avec ce qu’on a. Ce que j’ai, c’est ce papier blanc, ce stylo à bille, et des sentiments pour le moins mitigés. Ce que j’ai aujourd’hui, je n’arrive pas à le diagnostiquer moi-même. Ce que j’ai aujourd’hui, que ma fonction de médecin me fait appeler « céphalées », je n’arrive pas à le comprendre, en tant que mortel ; en tant que père.
 
Ce que j’ai aujourd’hui, c’est cet étrange état dans lequel je reste plongé, les soirs ; c’est ce grand noir dans lequel mon regard se noie, c’est ce grand silence auquel mon ouïe a fini par s’accommoder. C’est peut-être cela la Solitude ? Être seul. Comme les neuf mois passés à mûrir dans le sein de la Mère. Être seul, comme le temps passé à pourrir dans le sein de la Terre. Être Seul. Comme je le suis, actuellement. Suis-je entrain de mûrir ? Suis-je en train de mourir ? Suis-je entrain de pourrir ?
 
Rassure-toi, petit. Ce n’est pas encore l’heure du grand bilan pour moi.  Ce soir, je me suis demandé ce qui compte le plus dans la vie d’un homme de mon âge. Lorsqu’on est, comme tu me l’as dit une fois, au soir de sa vie. Qu’est-ce qui a compté, jadis ? Qu’est-ce qui compte, aujourd’hui ?
 
Vois-tu fils, à un certain moment de la vie, le poids des diverses responsabilités sociales anesthésient toute disposition émotive ou sentimentale. Il est quelque peu difficile de rire et de s’amuser avec ses enfants lorsqu’on n’est pas sûr de leur avoir assuré la pitance du lendemain. Il n’est pas aisé de passer des heures à discuter avec ceux-ci, juste pour le plaisir de passer du temps, lorsqu’on pense constamment à s’acquitter de leurs frais de scolarité. Lorsqu’on pense à tous ces bras tendus, à tous ceux envers qui on s’est engagé à garantir un quelconque mieux-être, crois-moi, on rit de moins en moins.
 
C’est en cela que réside tout le piège de l’existence humaine : faire le tri entre ceux qui n’attendent qu’une aide matérielle, et ceux qui ont besoin de bien plus que de cela. L’amour ; l’attention ; la compréhension ; la présence ; l’Humanité… Le matériel que nous adulons, au mépris des moments, des instants passés ensemble. Certainement qu’il y a plusieurs manières de témoigner son amour aux siens : les mettre à l’abri du besoin en est une. Oui, nous vous avons aimé à notre façon.
 
Ce soir particulièrement, je me suis demandé comment on peut en arriver à se sentir comme je me sens, lorsqu’on a le nombre de femmes que j’ai, et le nombre d’enfants qu’on me connaît. Et pour la toute première fois, j’ai appréhendé l’idée de la condition dans laquelle on peut se trouver, lorsqu’on s’est contenté d’être, au lieu d’exister ; ou l’inverse. Mais ne jouons pas sur les mots.
 
Que pleurons-nous ? Que pleurent-ils ? Que regrettent-ils ? Qu’est-ce qui fait si mal, lorsqu’on apprend le trépas d’un proche ? Quel est l’impact de notre vie ? Quelle a été l’importance de notre vécu, dans celui de ceux qui nous entourent ?
 
Certains regretteront l’avantage financier que nous avons été. Nous n’aurons pas été plus lourds qu’un billet de banque, dans leur vie. Ceux-là, leur cœur ne s’attendrit pas, à la vue du cadavre que vous devenez. Ils n’auront pas d’autres réactions qu’un soupir, et un regard désolé. Certains encore auront une telle indifférence, que le souvenir qu’ils auront de vous s’évanouit aussi vite que la flamme d’une allumette.
 
D’autres encore, se verront véritablement ébranlé par votre mort. Ils sentiront comme une partie d’eux-mêmes mourir avec vous. Ceux-là, au-delà des larmes des premiers soirs, porteront votre deuil jusqu’à ce qu’ils ne s’éteignent eux-mêmes. Ceux-là ont chéri chaque instant passé avec vous. Chaque pas posé avec vous. Chaque victoire célébrée, chaque défaite concédée… Avec vous.
 
Ceux-là, sont en fait, ceux à qui vous ne vous êtes pas contenté de « donner », mais à qui vous vous êtes donnés. Ceux pour qui vous aurez été un phare, un Frère, un Ami, un Guide, un Compagnon, un Partenaire. Vois-tu, tout cela dépendra de nous. De notre vécu. C’est à cela que sera peut-être mesurée l’utilité de notre vécu. Peut-être.
 
Au soir de notre vie, qu’est-ce qui facilite ce voyage ? Qu’est ce qui facilite l’autre voyage
Pour ceux d’entre nous qui sont croyants, la mort n’est pas la fin. L’enveloppe charnelle n’est que l’Atelier dans lequel notre âme est censé s’être perfectionnée.
 
Cher enfant, lorsqu’on a bien vécu, on consacre le soir de sa vie à la méditation contemplative. Ecouter les nouvelles de l’Univers, qu’aucune radio ne diffuse. Regarder le film de la vie, regard au loin. Savoir ce que vous ne saurez jamais avec tous vos abonnements confondus.
 
Au soir de sa vie, Aphtal, on parle à celui qui veut entendre, comme nous le faisons actuellement ; mais on n’a plus le pouvoir d’obliger à quoi que ce soit. Au soir de sa vie,  on se met à croire en la Providence, en l’Infinie Bonté, en le Principe Eternel. On réalise qu’on a bien pu faillir, parce que l’Homme est faillible. Et parce que nous sommes faillibles, fils, nous décevons. Il n’est pas interdit d’avoir des attentes vis-à-vis de ses semblables. Il est par contre interdit de croire qu’il est impossible d’être déçu.
 
Au soir de sa vie, on s’épuise plus vite, comme je le suis actuellement. Je regagne ma couche, en espérant que ce soir ne soit ni le dernier ici, ni le premier là-bas.
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