Akofa…
Violence conjugale

Samedi. Mi-août. 19h23.

La voiture s’immobilisa sur le pas de la porte. Je levai le frein à main, puis saisis mon téléphone pour composer un numéro. Inutile de couper le moteur, je ne comptais guère descendre, et ceux que j’étais venu chercher avaient tout intérêt à être prêts, et à sortir dans la minute. Je n’y étais pas de gaieté de cœur.

Dans mon rétroviseur, le reflet d’un couple qui échangeait sous le cocotier qui trônait à la fin du pâté de maison. Je regardai quelques instants, hagard, les grands gestes de l’homme. Peut-être quelque peu envieux. Cela peut me manquer, ces instants de drague assidue, de jeux de séduction.

« Je suis là ! », fis-je, lorsqu’on décrocha mon appel. J’ai tout de suite raccroché. Sans attendre que l’on me propose de descendre quelques minutes. Je n’en avais aucune envie. Et je tenais à faire passer le message de mon irritation et de mon agacement. Vous savez, ces caprices de jeunes adultes qui meurent de faire passer des messages sans savoir communiquer.

Je manipulai mon téléphone quelques instants, en attendant qu’ils sortent. Au bout d’une dizaine de minutes, le portail s’ouvrit. Ma femme en sortit, notre fille dans les bras. Elles étaient toutes belles. Évidement je n’en dirai mot.

Pendant que je déverrouillais les portières, le couple sous le cocotier se mit en mouvement . La femme marchait d’un pas hâtif, suivie de près par le monsieur. Les phares d’une voiture venant en sens inverse éclaira la ruelle. Je pus remarquer que la femme était plutôt négligemment habillée, avec un pagne noué à la taille. Aux petits bouts de pieds posés de part et d’autre de sa hanche, je devinai qu’elle portait un enfant au dos.

  • Bonsoir ! 
  • Salut ! répondis-je timidement, à la salutation de ma femme qui s’assit dans la voiture à mes côtés.

J’eus à peine un regard pour elle. Je ne fis aucun commentaire sur le délicieux parfum diffusé par sa présence. Ses longues jambes claires me laissaient de marbre, et je feignis de ne pas remarquer les nouvelles tresses nouées en queue de cheval. J’aurais pu faire un reproche sur son léger retard, mais j’étais presqu’interdit.

J’embrayai le moteur, puis passai la première vitesse. A ce moment, l’autre couple arriva au niveau de la voiture, et s’arrêta un moment, afin de la laisser passer. Je démarrai, fis quelques mètres, et entama les manœuvres pour le demi-tour.

Le véhicule faisait à présent face au couple du cocotier éclairé par ses phares. Le monsieur qui talonnait la dame, semblait tirer nerveusement sur le pagne de la femme, et réussit à l’immobiliser, sur le côté. Il tirait à présent l’enfant du dos de la femme, qui ne voulut pas se laisser faire.

La voiture avançait. La scène n’était plus éclairée, mais je pus voir à travers la vitre de ma portière, la gifle assenée par l’homme à la femme.

La voiture continuait d’avancer. Ils étaient à nouveau visibles dans le rétroviseur. La femme était courbée, protégeant son visage de ses bras. Le monsieur semblait donner des coups de poings, orientés du bas vers le haut.

  • « Il tape sa femme hein, dis-je, mi-pensif mi-narquois.
  • Hum, fit ma compagne.
  • En tout cas. Nous on nous boude pour n’importe quoi, on se tait. Certains tapent. C’est bien aussi. »

Silence dans l’habitacle du véhicule. Clignotants à droite. Nous nous éloignâmes du quartier, en direction de ce restaurant de la ville où je devais honorer ma promesse.

Vendredi. Début septembre. 16h.

Je m’engage comme à l’accoutumée dans cette ruelle qui conduit à la maison familiale de ma femme. A l’orée, une bâche comme on en fait sous nos cieux, pour annoncer le décès d’une personne, et indiquer la maison mortuaire. En descendant de la voiture, je pus apercevoir l’espace emménagé pour la veillée funèbre qui se déroulera le soir même. Une certaine Akofa est décédée.

De jeunes enfants s’activaient à nettoyer quelques rangées de chaises disposées sous un petit apatam. Je m’efforçai de lire l’âge de la défunte. 36 ans. Une jeune personne. Une très jeune dame, à peine plus âgée que moi, me dis-je.

On m’ouvrit. Une fois assis, je m’enquis de l’identité de la défunte.

« La dame qui avait le bébé au dos, le soir où on sortait, tu te rappelles ? C’est elle. Elle est morte il y a une semaine. Son mari la frappait, elle a voulu… »

Je n’écoutais plus le reste du récit. Bien sûr que je me souviens cette dame. Je revis cette scène distinctement. Je revis Akofa, bébé au dos, courbée de douleur, se recroquevillant sur elle, pour éviter comme elle pouvait, les coups d’un conjoint violent.

Je me revis surtout, dans le confort de ma voiture, regardant la scène froidement en m’éloignant. Sans un mot. Sans un geste. Je revis mon indifférence. Je me rappelle surtout de cet homme auquel je me suis comparé, pour me donner bonne conscience.  Je me rappelle de mes mots employés ce jour-là. Bien-sûr que je me rappelle.

Je me suis senti meilleur que cet individu, parce que moi je ne lève pas la main sur ma conjointe. J’ai estimé que ma froideur et parfois la dureté de mes mots n’étaient rien comparés aux coups de poing d’un autre homme courroucé. J’ai pensé que ma conjointe avait de la chance que je ne sois pas physiquement violent envers elle.

J’aurais peut-être pu intervenir. J’aurais peut-être pu empêcher la violence d’un soir. La violence de plus. La violence de trop. J’aurais peut-être pu faire comprendre à cet homme que sa conduite est abjecte, et faire croire à Akofa que tous les hommes n’approuvent pas la conduite de celui-ci.

J’aurais pu. J’aurais dû.

Combien d’Akofa avons-nous battu par abstention ? Combien d’Akofa avons-nous tué par indifférence ?