Rose noire.

 

Ce soir, j’ai monté les marches de l’escalier, sans grand entrain, ouvert la porte de mon appartement sans grandes convictions. La même odeur de naphtaline qui m’accueille dans le couloir, le même silence, la même obscurité. J’ai allumé, fermé derrière moi, puis me suis affalé dans le canapé. J’ai vérifié les derniers messages Telegram : elle ne voulait pas venir. Qu’importe. Je me change rapidement, et me voilà dans la cuisine, coupant de l’oignon, et faisant cuire quelques patates.

Mais au fond, pourquoi ne voulait-elle pas venir ? Pourquoi refusait-elle ? Voilà des caprices qui…Mon téléphone sonne…Je rejette l’appel au bout de quelques instants…Je veux réfléchir…

Maïmouna

Tout le monde a eu une Maïmouna dans sa vie. La belle et intelligente fille du quartier, qui est votre cadette de plusieurs années, éperdument amoureuse de vous. A l’époque, que savait-on de l’amour ? Avait-on des sentiments, à part le picotement qu’on avait au bas-ventre, parce qu’on venait à peine de découvrir les délices de la pénétration sexuelle ?

Maïmouna, c’est le genre de fille qui était prête à tout pour vous, sauf coucher si tôt. C’est le genre de fille, candide, innocente, quelque peu naïve, qui vous incluait déjà dans son plan de vie avant même d’avoir obtenu son Brevet. C’est le genre de fille qu’on aimait sans grandes convictions, et qu’on prétendait materner jusqu’à maturation. C’est le genre de fille qui, une fois qu’elle a compris votre imbécilité, vous accorde son amitié par compassion, parce qu’elle a fini par pardonner, et passer définitivement à autre chose.

Maïmouna m’a appris qu’âge égal, l’homme est bien plus naïf que la femme, et que la maturation de la femme intervient bien plus rapidement que celle de l’homme, même si elle est moins âgée que celui-ci. J’ai compris, qu’un amour n’est pur et vrai qu’avec une respectable dose de naïveté et d’innocence. Les amours de lycée aboutissent difficilement, mais tous les amours devraient commencer au lycée… Je me réserve le droit de me tromper.

Yvonne…

Lorsque votre Maïmouna va poursuivre ses études à l’étranger, tout en vous jurant de revenir vous épouser après ses diplômes, alors que vous n’avez pas de quoi payer des heures de connexion dans un cyber pour lui parler via Skype, vous parlez à une certaine Yvonne, vous vous mettez à la convoiter, et vous finissez par vous attacher.

Yvonne, c’est la fille des années galères de la fac. Vous savez, celle avec qui on se serre avec plaisir sur une moto-taxi, pour faire des économies, celle qui ne demande jamais rien parce qu’elle sait que votre situation est bien plus précaire que la sienne. Yvonne, c’est la fille avec laquelle vous tapez des heures de causette devant une seule canette de Fanta, à éclater de rire, et à rentrer en marchant, en vous faisant des promesses de lendemains meilleurs.

Yvonne, c’est la fille qui décroche son premier stage, alors que votre premier diplôme stagne. C’est la fille qui réalise un beau matin combien votre pauvreté est laide, et combien vos pieux rêves de réussite et de richesse ne sont que des fables pour cacher votre paresse et votre manque de cran. Yvonne, c’est la fille qui commence par tarder les soirs au « bureau », qui va prendre un pot avec des « collègues » quand elle finit par sortir, qui commence à inventer des subterfuges pour ne pas vous voir, qui s’énerve quand vous vous impatientez, et qui finit par ne plus vous répondre, parce qu’elle a mieux à faire avec son crédit de communication acquis ailleurs.

Yvonne ? Vous n’acceptez pas la perdre parce qu’autant d’années passées ensembles, à vous connaître, à bâtir quelque chose, ne peuvent s’écrouler si vite. Et pourtant…

Ce que Yvonne m’a appris ? Bah, d’abord on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche, et on ne peut absolument pas en vouloir à une personne qui recherche un minimum de confort matériel. Mais aussi et surtout, qu’il est malsain de s’adonner à des comparaisons maladives, au sein d’un couple. Déjà que c’est méchant de comparer son homme à un autre, ça devient de la sorcellerie de le comparer à quelqu’un qui n’est pas de sa catégorie. J’ai appris combien un minimum de confort et de stabilité peut peser énormément dans la balance de la séduction, et que personne n’est à l’abri des tentations.

J’ai appris aussi, qu’au-delà des promesses et des rêves, il faut se réveiller chaque matin avec la ferme conviction d’aller à l’assaut des difficultés de la vie. Les femmes ne quittent pas « le pauvre » pour le « riche ». Elles se sentent tout simplement en confiance avec un homme qui se bat chaque jour pour les rêves qu’il chérit. Elles sont impressionnées par les petites victoires quotidiennes, plutôt que d’hypothétiques gloires qui peinent à pointer. Elles admirent la gaité du rire, la franchise de la douleur, et la profondeur de la conviction avec laquelle on garde la tête hors de l’eau. Cet état d’esprit, voilà ce qu’elles chérissent. Je me réserve le droit de me tromper.

Yvonne, c’est le genre de fille qui vous laisse vous noyer dans les larmes de la déception causées par votre état d’esprit médiocre, et qui, une fois déçue elle-même par le feu de paille qui l’attirait, décide de revenir occuper la place qu’elle occupait jadis, laquelle place vous avez décidé de confier à une certaine…

Firdaws…

Ah Firdaws… La fille de la même ethnie que vous, sur laquelle vous décidez de vous reposer, après avoir repris confiance en vous. Firdaws, c’est la fille de la transition. C’est la fille témoin : celle qui assiste à votre alchimie ; celle qui est là à l’exact moment où vous quittez du médiocre au précieux.

Vous avez décidé d’aller de l’avant. D’oublier le passé. Vous avez du cran, vous avez à présent des rêves clairs et réalistes. Vous avez un plan que vous commencez à exécuter. Vous vous attachez à Firdaws, qui vous aime plus que tout, parce que, vous avez cet état d’esprit qui retient.

Puis une certaine Yvonne refait surface. Pour avoir passé autant d’années à vos côtés, pour avoir autant porté la croix avec vous, elle refuse d’être exclue de votre gloire, même si elle vous a renié plusieurs fois, au moment où la vie vous clouait.

Puisque vous venez à peine de prendre vos résolutions, puisque vous l’aimez toujours (entre nous, un amour de plusieurs années ne meurt point en une poignée de jours), puisqu’elle connaît votre famille, et vous connaît surtout, puisque Firdaws vient à peine d’arriver et n’a pas encore eu le temps de prendre ses marques, Yvonne réussi à faire vaciller votre flamme, jusqu’à extinction des feux…

Firdaws ne se sent pas la force de lutter contre votre ex qui annonce clairement les couleurs d’une lutte sans merci. Sa confiance en vous n’est manifestement pas aussi grande. Parce que justement, vous avez-vous-même vacillé dans votre foi.

Ce que j’ai personnellement appris grâce à Firdaws, c’est qu’être homme, c’est être ferme dans ses décisions longuement mûries. Vous ne pouvez demander à une femme d’avoir confiance en vous, lorsque vous doutez de vous-même.  J’ai manifestement manqué de courage d’interdire à Yvonne ses piteux jeux de rôles, j’ai manqué de force pour tracer les limites, et faire sa place à Firdaws. La place qu’elle mérite. Ou du moins, la place qu’Yvonne ne méritait plus. Je pense même avoir péché par orgueil, en attendant que Firdaws aussi se « batte » pour moi. Mais j’ai compris qu’on ne se bat que lorsqu’on a une place qui est menacée. Oui, il faut se battre pour ses acquis. Pas pour se faire cette place. Là encore, je me réserve le droit de me tromper…

… Puis lorsque vous rallumez une bougie, il n’y a ni Yvonne, ni Firdaws. L’une fini par accepter que cette place dans votre cœur n’est plus la sienne, l’autre préfère que vous soyez sûr que cette place est véritablement vide. Et comme vous n’êtes pas la seule âme mâle vide et aimante, elle ne vous attendra pas toute sa vie, non plus…

Daisy….

Aaaaaah. Daisy… Celle dont vous parlez après un heureux soupir… Probablement votre plus belle histoire d’amour. Celle sur qui vous tombez après tant d’années d’errance… Celle avec qui vous aviez tellement de choses en commun. Celle qui fréquente la même église que vous, qui est adoptée rapidement par votre famille, et vos amis. La fille trophée. Celle qu’on brandit fièrement comme pour dire à ses anciens amours : prosternez-vous devant la Reine. A cet instant, la reine de votre cœur, c’est elle. Vous la trouvez plus belle, plus intelligente, plus « adaptée » à votre actuelle situation : vous avez enfin la stabilité professionnelle tant souhaitée, vous êtes épuisé par toutes les anciennes aventures, vous avez l’encouragement de vos parents pour vous caser, vous n’avez vraiment plus le temps de vous amuser…

A Daisy, vous offrez tout ce que vous avez et pouvez ; vous tolérez tout ce qui vous énervait jadis ; vous redéfinissez vos priorités avec et pour elle ; vous chamboulez vos habitudes… Bref, vous êtes un homme nouveau.

Puis… vous ne comprenez pas qu’elle ne soit pas satisfaite de tous vos efforts. Vous ne comprenez pas pourquoi elle en redemande, encore et encore. Pourquoi elle est autant exigeante, pourquoi elle est autant regardante, pourquoi elle n’est toujours pas en confiance…

Elle, elle ne comprend pas pourquoi vous êtes aussi confiant. Vous vous prenez pour qui ? Et vous la prenez pour qui ? Déjà acquise ? Déjà au foyer ? Vous ne comprenez pas pourquoi elle se met à vous défier. A se désintéresser de vous. A vous quitter…

Vous êtes tellement fatigué d’échouer en couple, que vous pliez encore une fois, vous tentez encore de sauver ce qui pourrait l’être, vous faites fi de votre ego, vous avez peur d’affronter les regards réprobateurs de vos amis communs… Vous essayez encore…Elle essaye encore… Puis vous vous lassez. Puis elle se lasse. Puis elle se casse.

Retour à la case départ…

Ce que Daisy m’a appris, je risque de répéter ici une des lettres de mon père. Mais j’ai surtout compris qu’il est inutile de se mettre la pression, et de mettre la pression sur son conjoint, surtout lorsque celui-ci n’est pas prêt. Vous êtes tellement pressé de vous engager, que vous oubliez toutes les étapes précédentes, dont la plus importante est de s’amuser ensemble. Vouloir vous engager avec une personne qui veut d’abord « s’amuser » avec vous, c’est comme faire un sprint avec une personne qui ne sait pas encore marcher.

J’ai compris qu’il faut assez de patience et d’humilité, pour se mettre au niveau de l’autre, lorsqu’on veut cheminer avec elle, avoir assez de courage pour refaire le chemin avec elle, au lieu d’être sur son piédestal et attendre qu’on vous y rejoigne. J’ai aussi compris que lorsqu’on a déjà prononcé une sentence contre vous, aucune plaidoirie n’est nécessaire au prétoire. J’ai compris, qu’absolument rien n’est définitivement acquis. Ni elles, ni nous.

 J’ai compris qu’on ne retient pas physiquement une personne qui vous a déjà quitté en esprit.

Au-delà de tout, aujourd’hui, dans cette cuisine, tenant ce couteau tranchant l’oignon, j’ai pensé à toutes les coupures et plaies, laissées en moi. J’ai réalisé quelque chose d’important pour moi. Dans cette histoire d’engagement, et de vie à deux, le plus important, c’est surtout…de prendre le temps de guérir…

Je me réserve le droit de me tromper…