Lorsque l’écran de mon téléphone s’est allumé pour me notifier l’arrivée d’un SMS, j’étais encore en train de m’habiller, après cette longue douche. Je n’ai pris connaissance de son contenu qu’une fois assis sur le lit, en train de nouer les lacets de ma nouvelle paire de chaussure. Il s’agit d’un message de ma femme. Ou de ma fiancée, pour être un tantinet précis. Le message ne comportait que deux mots : « Epouse-moi ».

               J’ai d’abord souri. Vous savez, ce sourire stupide qu’on fait, lorsqu’on est près du but, ou lorsqu’on a presque ce qu’on a toujours souhaité. Oui, le message m’a fait plaisir, et m’a fait sourire. Puis, je me suis mis à remonter le fil des discussions. Et comme on ne s’échange pas trop de SMS, il n’y avait pas grand-chose à lire. En quelques secondes, j’ai retrouvé le même message, envoyé trois années auparavant. Le même message court : épouse-moi. Sauf qu’à l’époque, l’expéditeur du message, c’était moi.

               Je me rappelle encore des conditions dans lesquelles j’ai envoyé ce message. Tout excité, confiant, et décidé, à l’annonce de la grossesse de notre premier enfant. Enfin. Je voulais enfin me caser, me poser, avec un petit foyer tout sympa, digne et modeste. J’ai relu la réponse qui me fut faite, à l’époque. En m’attardant dessus, quelques questions m’ont envahi. Et pour faire court, pour en avoir le cœur net, j’ai juste recopié la réponse reçue il y a trois ans, pour la renvoyer à son expéditeur. « Pourquoi » ?

               J’ai fini de m’habiller, pour boire rapidement une tasse de bouillie réchauffée. J’ai posé la tasse dans l’évier, puis je suis sorti dans la cour, où m’attendaient mon chauffeur et mon aide de camp… Une journée chargée m’attend. Depuis ma prise de fonction (plutôt récente), je fais face à une première crise sur mon ressort territorial. Des réunions à diriger, avec les responsables de la police et de la gendarmerie, et quelques autorités traditionnelles.

               Bonjour chers lecteurs, je suis Jean-Marc, et je suis Préfet, depuis quelques mois. Je sais que vous êtes curieux de lire l’échange que j’ai eu avec ma fiancée ? Eh bien, elle m’a répondu, un peu plus tard dans la journée. Ci-après ma réponse :

Mariage : Crédit : Google Images

« J’ai lu avec énormément de plaisir ton message. Tu sais combien j’aime ces moments d’écriture, de lecture, et d’échanges, qui en vrai nous permettent de nous exprimer véritablement, sans être interrompu par l’autre, et surtout sans mauvaise interprétation de nos diverses postures et gestuelles.

Je dois avouer que je ne suis pas véritablement satisfait des arguments que tu as avancé. C’est particulièrement insolite pour un homme d’attendre des arguments convaincants de la part de sa compagne afin de l’épouser, mais c’est un exercice auquel tu vas devoir te soumettre, aussi douloureux ou répugnant soit-il. Il ne s’agit pas pour toi de me supplier, ce n’est point une faveur que je t’offrirai, en t’épousant. Je veux juste te soumettre au même exercice intellectuel auquel tu m’as soumis, il y a quelques années. N’y voit aucune vengeance.

Je veux juste savoir, pourquoi veux-tu qu’on se marie ? Pourquoi veux-tu qu’on passe enfin devant le maire ? Pourquoi maintenant ? Et je ne retrouve pas des réponses à ces interrogations, dans ton message, chérie.

Parce que, je ne comprends pas pourquoi tu souhaites enfin me rejoindre maintenant. Ce « gros village », comme tu as l’habitude de l’appeler, n’a fondamentalement pas changé. Ce sont les mêmes ruelles mal éclairées, le même petit marché où on ne retrouve pas grand-chose, la même bourgade sans supermarché, ni bar et restaurants. Le même hôpital, avec « un simple » assistant médical et un infirmier, qui ne savent que panser des plaies et prescrire du paracétamol. Ce sont les mêmes habitants, pauvres, et incapables de constituer une clientèle pour ton commerce qui grandit, à la capitale. Je ne vois absolument rien de nouveau, dans la ville, qui puisse te motiver à venir t’y installer.

L’argument selon lequel c’est bien pour les enfants d’avoir des parents réunis me surprend, comme il t’a surpris, à une époque. « L’important c’est l’environnement », pour reprendre tes propres mots. Et tout comme à l’époque, celui dans lequel vous êtes actuellement est toujours meilleur à celui dans lequel tu veux les emmener. Nous serons seuls ici, sans leurs cousins, sans la grande famille, sans leurs grands-parents, et sans leurs camarades d’enfance. En bref, ils seront privés de tout ce à quoi tu ne voulais pas les « arracher ». Pourquoi leur infliger cela, maintenant ? Et puis, il n’y a pas de garderie ou de parcs d’attraction pour eux, ici. Pourquoi construire leur souvenir d’enfance avec de la broussaille et de tristounettes images ?

Oui, j’ai toujours exigé que tu me fasses à manger, midi et soir. J’ai toujours voulu qu’on me serve, comme un roitelet, et qu’on débarrasse les couverts, une fois que je serai repu. J’ai toujours eu en horreur la vaisselle, et laver la moindre tasse me répugne. Je n’en ai pas honte. Ce sont également des tâches que tu as toujours refusé de faire, prétextant que tu n’es pas ma servante, et que ce n’est écrit nulle part qu’il appartient à la femme de faire cela. Je te le concède. Je ne t’ai jamais fait d’histoires, pour mes plats que tu as laissé dans l’évier, sales, des jours durant ; je ne t’ai jamais tenu rigueur, pour toutes ces fois où tu n’as pas dressé la table. Je n’ai jamais haussé le ton, quand je rentre le soir, épuisé par ces élèves, pour ne rien trouver à manger, même s’il y a de quoi cuisiner. Alors, pourquoi penses-tu que c’est dorénavant ton rôle ? Aujourd’hui, j’ai des gens pour me faire la cuisine, quand je le souhaite, et qui maintiennent l’environnement propre et sain, sans que je ne le demande. Alors, penses-tu vraiment que ta présence soit utile, à mes côtés ?

L’être « trop exigeant pour un simple instituteur de lycée » que je suis, n’a pas changé. Je suis le même Jean-Marc, qui ne veut pas dresser le lit à son réveil, qui ne veut pas faire le feu pour réchauffer le riz de la veille parce qu’il a une épouse. Le monsieur « archaïque, bloqué au moyen-âge » qui exige soumission totale de sa compagne n’a rien perdu de sa dureté et de ses exigences. Ces comportements, ces attentes et exigences miennes, qui te repoussent autant, au point de préférer retourner vivre dans la maison de ton père, avec nos enfants, pourquoi penses-tu être désormais capable de les supporter ?

Non, je ne suis pas en train de t’obliger à me supplier, pour quoi que ce soit. Je veux juste avoir le cœur net, comme toi, il y a des années ; je veux m’assurer que si tu décides de m’épouser, que ça soit pour les bonnes raisons.

J’ai bien survécu, en bon instituteur, dans cette ville, sans toi. Je me suis débrouillé pour ne pas mourir de crasse ou de gale, par exemple. Je suis arrivé à maintenir la « simple maison de location en cour commune » propre et digne. Je me suis occupé de mon linge, toutes ces années ; je me suis contenté de demander à des voisins de temps à autres de me conduire à l’hôpital quand j’étais souffrant, ou de m’aider à fermer le dernier bouton de mes chemises, lorsque je me rends au service. Sans toi. Alors, pourquoi penses-tu que ta présence soit indispensable, maintenant que j’ai une résidence, et des gens entièrement dédiés à mon service ?

Tu devrais te sentir soulagée non ? Nous n’aurons plus à nous bouder des jours durant, pour un dîner manqué, parce que j’ai un cuisinier à ma disposition maintenant. Tu n’auras plus à me faire des cours sur les temps qui changent, parce que j’ai désormais une servante pour dresser et débarrasser la table. Pour mon ligne, tu n’as pas à t’inquiéter non plus. Mes vêtements seront blanchis par un service dédié. Je me chargerai de mes sous-vêtements, comme d’habitude. Tu t’en fais désormais pour ma sécurité, maintenant que j’ai des militaires armés qui assurent ma garde ?

Je veux bien reconnaître tes efforts, chérie. Je les reconnais. Cette nouvelle attitude, ces nouvelles marques d’affection et d’attention qui m’ont tant manqué. Mais pour qui les fais-tu, ces efforts ?  Pour Jean-Marc, ou pour Monsieur le Préfet ? Il ne s’agit pas d’amour, tu sais très bien que je t’aime énormément, et que je te suis à jamais reconnaissant, pour ces magnifiques enfants. Mais là, il s’agit d’une « union légale pour la vie », comme tu me le rappelle. Tu ne me supplie pas. Je ne veux pas que tu me supplie d’ailleurs. Je veux juste être convaincu.

Et s’il ne s’agit que d’être marié, pour l’honorabilité de la fonction, je ne serai pas le premier ni le dernier Préfet célibataire. Et s’il ne s’agit que d’apparences publiques, je pourrais me débrouiller. En attendant, avec celle qui ne trouvait aucun inconvénient à débarrasser la table d’un « simple instituteur », et qui éprouvait de la joie à sécher ses pantalons troués, sur les cordes de cette cour commune. Il est juste et bon, que ceux qui ont pris part à la croix, prennent part à la gloire.

Je n’ai jamais cessé de t’aimer, mais comme tu le sais, « toute une vie est bien trop longue pour être malheureux ». Je n’ai pas réussi à te convaincre après toutes ces années, alors excuses-moi si je suis indécis, en quelques semaines.

Je suis impatient de te lire. Convainc-moi. Dès que je finis quelques urgences, je viendrai vous voir à Lomé. Dans quelques jours. D’ici là, portez-vous bien. Je t’embrasse. »