Après le silence : Google

Ce soir, en refermant la porte du salon derrière moi, je me suis empressé de poser mon sac dans le fauteuil, puis me suis précipité dans la salle de bain, pour me laver les mains. Je suis revenu dans la salle de séjour, où tu avais l’air de m’attendre. Assis à même le sol, entre le canapé du salon, et la table à manger. J’ai lancé un « bonsoir » à ta mère, avant de te prendre dans mes bras, et te faire les grimaces qui te font tant rire.

Te tenant dans mes bras, je suis entré dans la cuisine, pour prendre un fruit au frigo, et chauffer de l’eau pour mon thé du soir. Je t’ai donné quelques morceaux de cette pomme, en attendant que le sachet de thé au gingembre infuse convenablement dans ma tasse préférée. Couchée sur le tapis, au salon, ta mère devrait être en train de regarder un film, ou manipuler son téléphone. J’ai avalé une petite gorgée de ce chaud breuvage, avant de poser la tasse sur la table à manger.

Je t’ai lancé dans les airs, puis répété les grimaces, pour te faire rire. Ce rire… Dieu seul sait que c’était le seul bruit agréable dans cette maison. Ce rire, si probe, si candide, si profond… C’était tout simplement le seul bruit de cette maison.

Et lorsque je te pose sur cette chaise haute, au balcon, pour terminer mon thé, tu redeviens silencieux, me scrutant d’un regard pénétrant. Tu as subitement l’air de quelqu’un qui attend des explications. Tu donnes l’impression d’un contremaître qui attend qu’on lui refasse les comptes. Tu sembles, sans le dire (encore heureux que ne sois pas encore capable de parler), espérer un long discours. Ou sinon une brève explication.

Ce soir particulièrement, ton regard est plus pesant que le silence qui règne dans cette maison depuis quelques années. Ce soir, tu sembles décidé à tout savoir. Et j’ai comme l’impression que tu es prêt. Je pense que tu es prêt à comprendre. Si l’on t’explique. Je crois que tu es suffisamment doué de raison et d’intelligence pour comprendre ce qui se passe réellement. Alors écoute moi-bien, mon enfant.

Tu te demandes ce pourquoi personne ne dit mot, le matin lorsque nous nous préparons à aller travailler ? Tu te doutes bien que le scénario d’un père qui rentre le soir, se sert une tasse de thé, se douche puis rejoins sa couche, sans dîner, ni parler, n’est pas normal. Tu sais certainement que ne pas avoir de conversations, de discussions, ou même de dispute, dans ce foyer, est quelque chose d’insolite. Tu cherches certainement à appréhender ce pourquoi je n’exprime ni colère, ni joie, ce pourquoi je ne m’oppose à rien, ce pourquoi je laisse tout faire ? Sans jamais m’exprimer ?

Tu dois certainement te demander pourquoi je m’endors aussitôt rentré, dans cette chambre où ta mère ne mets pas les pieds ? Cette chambre dans laquelle tu aimes aller te balader, tirer les draps, renverser les flacons de parfum, et mettre sens dessus-dessous les accessoires posés sur la table de chevet…

Tu n’es pas du tout insensible à cette indifférence qui est mienne, aux affaires courantes de ce « foyer » inéluctablement froid.

Eh bien…

(Je prends encore une gorgée de thé, puis je m’éclaircis la voix)

Eh bien, fils, ne crois surtout pas que mon silence est celui d’un faible, incapable de s’affirmer, d’obtenir ce qu’il souhaite, complètement dominé par sa conjointe.  Ne pense pas qu’il s’agit du silence d’un être complètement dépassé par les événements, et qui accepte désespérément le coup du sort.

Petit, ne t’imagine surtout pas, qu’il s’agit du calme d’un être irrémédiablement insensible, ayant perdu goût à la vie, sans vie lui-même, allant et venant tel un cadavre ambulant. Non fils, je ne suis pas mort de l’intérieur. En tout cas pas autant que cela.

Si tu me pense incapable de rire, de sourire, si tu me crois inapte à faire des plaisanteries, incapable de jouer, de m’amuser, mon enfant, tu te trompes.

Approche, petit ! Approche que je te dise !

Vois-tu, fils, il y a des silences qu’on arbore lorsqu’on ignore quels mots utiliser pour dorénavant exprimer sa pensée, ou tout simplement lorsqu’on estime avoir déjà tout dit. C’est le silence dans lequel on se laisse choir, lorsque le langage est incompréhensible de son interlocuteur. L’on se tait, parce que c’est la meilleure chose à faire.

C’est aussi le silence de ceux qui ont passé le clair de leur temps à mettre en garde contre d’éventuels dangers, et qui se résignent à laisser les gens agir à leur guise, en étant convaincu que la vie se chargera d’enseigner à chacun la leçon qu’il devra assimiler.

Mon silence, mon enfant ? Comment te l’expliquer ? C’est le silence méditatif dans lequel on se retranche, afin de mieux savourer les délicieux moments passés dehors, en compagnie de chaleureux autres êtres. Lorsqu’on a été en compagnie de gens qui vous valorisent, qui vous témoignent respect et considération, on ne perd pas son temps à se rabaisser, en de vaines disputes avec des gens qui vous méprisent. On se protège, afin de ne pas polluer son esprit de vaines paroles, ou de piètres échanges.

Lorsqu’on a eu droit à un délicieux repas, présenté avec empressement, par une personne qui manifeste de la joie de vous servir, lorsqu’on a mangé, lorsqu’on a bien mangé, et qu’on débarrasse le couvert en vous susurrant à l’oreille que c’est un honneur de vous servir, mon fils, quand on rentre dans la maison-ci nôtre, on se contente de boire du thé de jasmin ou du gingembre, pour bien digérer. On n’a rien d’autre à faire que de rincer sa tasse, et d’aller au lit. C’est de ce silence là qu’il s’agit, fils.

            Le silence de la digestion. Le silence de la gestation… Celui dans lequel notre repas se mue en énergie… Celui dans lequel une autre énergie fait grandir un petit être, dans le sein de sa mère. Oui, mon fils ! Quand je viens te faire des grimaces pour te faire rire, dis-toi, que je fais les mêmes grimaces à mon autre enfant que je ne vois pas encore, et qui me réponds par de légers coups de pieds au travers du ventre de sa mère.

            Mon silence, mon enfant, c’est celui qu’on a, lorsqu’on a trop bavardé ailleurs, à raconter sa journée, à partager sa joie et ses craintes, et à exposer ses projets. C’est le silence de celui qui a tellement ri dehors, qu’il ne trouve plus utile de dévoiler ses gencives, dans une maison où on lui jette à peine un regard.

            Mes soupirs, en buvant cette tasse de thé, ce sont ceux qu’on pousse, après avoir râlé durant une jouissance sexuelle, avec une personne qui te dit qu’elle a encore et encore envie de toi. Ce sont, non des soupirs d’exaspération, mais de nostalgie.

            Tu vois mon enfant, lorsque je gare ma voiture chaque soir, je passe quelques instants dans les escaliers, à rigoler du dernier message que je reçois, ou à revoir cette photo coquine qu’on m’a envoyée. Puis, je range le téléphone, je respire profondément. Je ferme mon visage, avant d’ouvrir la porte du salon, et poser mon sac pour te soulever et te faire les grimaces qui te font rire.

Allez viens, fils. Il se fait tard, et tu tombes de sommeil. Papa va te chanter ces cantiques qui te font dormir, avant de regagner sa couche à lui, pressé de repartir le lendemain.

Écoutez le podcast de cet article sur le lien >>>