Ceci est un article que j’aurai aimé rédigé dans de conditions beaucoup plus gaies. J’aurai pu, et j’aurai du le rédiger et le publier beaucoup plus tôt. Mais comme à mon habitude, il me fallait un stimulus, une émotion, un état d’esprit.

« Ceux qui prennent la route », à la base, c’est le mot-clef sur Instagram qui rassemble les images prises lors de nos divers voyages. On y partage des astuces et bons plans, pour ceux qui souhaitent découvrir des endroits ultérieurement.

Progressivement, c’est devenu un questionnement. En tout cas pour moi. A chaque fois que je passais le péage, à l’une des sorties de Lomé, la même question me revenais. Encore et encore. « Pourquoi voyages-tu ? »

Péage d’Aledjo.
Photo : @AphtalC

Et à chaque fois, je me suis promis de rédiger un paragraphe de cet article ; à chaque fois, je me suis promis entamer puis terminer cet article plus tard ; le temps d’ajouter des kilomètres au compteur, de rassembler assez de souvenirs, assez d’expériences et assez d’arguments. J’ai repoussé la rédaction de cet article jusqu’à ce que je sois techniquement incapable de quitter la capitale. Je ne voudrais pas user de terme anxiogènes, mais je suis sûr que…confinement, distanciation… Vous voyez un peu ? (Allez d’ailleurs vous laver les mains puis revenez lire la suite, svp. Juste 20s)

Me voilà donc cloîtré à Lomé. Passant mes journées à traîner, puisque toutes les activités se trouvent ralenties, actuellement. Lorsque je ne glande pas entre la cuisine et le balcon (oui, j’en ai un, maintenant 🙂 ) je passe mes journées à peaufiner des propositions commerciales, à livrer des sachets de Gingembre, et à regarder mes anciennes photos.

Des photos prises lors de mes précédents déplacements. Puis je me rappelle des conditions dans lesquelles les photos ont été prises. Par contre il m’est un tantinet plus difficile de me rappeler de la raison de mon voyage.

Après tout, a-t-on besoin de raisons particulières pour voyager ?

Nous prenons d’abord la route pour briser la routine du quotidien. Apporter quelque chose de nouveau, ajouter à son vécu une expérience nouvelle. Découverte ! Réaliser à quel point on peut se faire plaisir avec pas grand-chose. Juste un peu de volonté, et le courage de se lancer.

Nous prenons la route parfois parce que l’ambiance dans les transports est magnifique. Quoi ? C’est chic de se retrouver coincé entre le levier de vitesse et une revendeuse de poisson, pendant les deux heures que peut durer un trajet. Cela nous permet par exemple de comprendre les codes et les pactes entre conducteurs et policiers. C’est drôle ! On peut s’emmerder des heures durant à écouter deux vieux types papoter durant le voyage, mais cela ne nous empêche pas de monter dans le prochain véhicule vers une autre ville.

Transport Public Sagbado – Ho (Ghana)
Photo : @AphtalC

Nous prenons la route comme cela au hasard, afin de nous convaincre qu’absolument rien n’est figé ni acquis. Déjeuner à Agbalépédo, puis se retrouver passer la nuit à Notsè, sur un coup de tête est peut-être le moyen de nous donner l’illusoire impression de maîtriser notre vie. Ou pas. C’est un peu comme se réveiller avec plein de trucs prévus au programme, puis mourir quelques heures après, et se retrouver dans un casier d’une morgue. Cela est probablement stupide comme argument, je le reconnais, mais au moins nous faisons quelque chose qui nous procure sainement du plaisir.

Nous prenons la route, parce que tous ces visages inconnus aux sourires pourtant probes et sincères, nous revigorent. Cette façon que d’autres gens ont de vivre, cette philosophie qu’ils ont de la vie, ces rêves qu’ils nourrissent, ces espoirs et ces désillusions, ces allégresses et ces chagrins, ces confiances et ces déceptions…voilà des choses qui nous enrichissent. Pour la plupart, prendre la route nous a rendus humbles à force de voir des gens heureux avec peu. Prendre la route nous a aussi parfois permis de réaliser à quel point Dieu est grand, lorsqu’on s’émerveille devant la splendeur de La Création.

Cascade de Kpimé (Kpalimé)
Photo : @AphtalC

Nous prenons parfois la route, afin de vous raconter une histoire. Celle-là qui vous émerveille et vous fait vous promettre de prendre à votre tour la route, sans jamais passer à l’acte. L’histoire simple et belle de gens qui nous sont semblables, mais que vous préférez lire au travers des filtres de nos publications sur nos profils sociaux. Nous autres, savons qu’il existe des sensations qu’aucun mot ne peut décrire ; qu’il existe d’époustouflants paysages qu’aucun capteur d’appareil photo ne saura reproduire.

Monts Défalé (Togo)
Photo : @AphtalC

Cette nuit, désespérément seul dans mon canapé, la gorge nouée, incapable de toute sortie à cause du couvre-feu, je réalise pourquoi il m’était extrêmement difficile de passer plus d’une dizaine de jours à Lomé, sans en sortir.

Souvent, la question qu’on me pose est « que vas-tu chercher là-bas ». Pourtant la bonne question à poser, en tout cas celle que nous nous posons, en notre for intérieur est « qu’est-ce qui te chasse d’ici ? ». C’est cette interrogation qui nous met face à nos plus profonds effrois, à nos craintes les plus secrètes.

Le plaisir que nous éprouvons à chaque fois que nous nous agrippons à un volant en direction d’une autre ville, est comparable à la joie qu’éprouvent de petits écoliers après le sifflet du vendredi soir. Nous courrons embrasser le répit, le repos. Nous partons nous jeter dans les bras du relâchement et de la fainéantise. Nous réservant le droit de ne rien faire, de ne penser à rien ni personne.

Nous allons en pèlerinage. Confiants que la solitude de l’autre côté est plus instructif et bienfaisant que celle qu’on peut éprouver, entouré de gens à la superficielle et fugace attention. Nous partons nous retrouver. Nous ressourcer. Nous reconnecter à notre monde intérieur en faisant fi de ce qui nous entourait.

Profitant du silence.
Photo : @AphtalC

Nous prenons la route, parce que le vent qui nous fouette le visage est vivifiant. Il nous ramène à la vie. Il nous redonne vie, lorsque nous sentons nous mourir peu à peu, sous nos tâches et responsabilités. En regardant dans le rétroviseur, nous voyons ce que nous pouvons qualifier de tombeau de nos espérances. N’empêche ! Nous prenons la route, non pas comme des lâches qui fuient le front, mais comme des combattants sachant observer une trêve afin de mieux se redéployer.

Nous prenons la route parce que parfois, nous avons l’impression que rien ni personne ne nous retient ici. Nous nous en allons, avec le sentiment que rien ni personne ne constitue ici, une raison suffisante de rester. Ceux qui prennent la route sont parfois des âmes en peine qui errent, de ville en ville, incompris ou ne voulant rien comprendre, insatisfaits ou insatiables. Parfois, les selfies ne sont pas destinés à vous montrer le paysage dont ils donnent l’impression de profiter ; ce sont parfois de vaines tentatives de capture de l’état d’esprit.

Puis nous revenons vous retrouver avec des fruits dans le coffre arrière du véhicule, requinqué, conscients que dans pas longtemps, nous reprendrons la route, pour vous laisser avec ce qui nous tue un peu plus chaque jour : votre routine et la froideur de la vie à vos côtés.

D’ici là, restons chez nous si possible, respectons les gestes barrières, et prenons soin de nous.