Through the ages : Google Images.

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Je passe de plus en plus de temps sur la table, le soir, à relire tes lettres, à t’en écrire certaines. Et si tu veux tout savoir, cela me ravit énormément. Au-delà de l’impression de passer du temps avec toi, j’ai le vague sentiment de passer du temps avec moi-même. Et, même si ce sont « des avis d’une autre ère », comme tu aimes à le rappeler, ce sont des avis que j’aurais aimé entendre, à l’époque ; à l’époque là où moi j’avais ton âge.

Vois-tu, petit, lorsqu’on a ton âge, on est vivant, on est débordant d’énergie. Idéalement, on a plus ou moins avancé dans les études, et on embrasse la vie professionnelle. L’on a appris de nouvelles choses qu’on a hâte de mettre en pratique. L’on veut refaire le monde, et on supporte mal la résistance de ce dernier, au changement. On ne comprend pas pourquoi les collègues âgés ne voient pas les choses de la même façon, on arrive plus à supporter la collaboration, et comme on est jeune, on change d’environnement. Lorsqu’on a ton âge, on n’hésite pas à enchaîner des emplois, toujours à la recherche du meilleur. A la recherche de l’environnement où l’on est le plus épanoui. Lorsqu’on a ton âge, on bouge, ou bout. Cela est bien !

Lorsqu’on a ton âge, on aime beaucoup de femmes, même si on en préfère une. On se dit que rien n’est encore définitif, on peut toujours trouver mieux, et on se réserve le droit de choisir plus tard. Lorsqu’on a ton âge, on est beau, on a du goût, et on est sélect. Ce n’est pas du tout le moment de s‘enferrer avec une seule ; et surtout pas avec la mauvaise. A ton âge, on en teste plusieurs, on en compare certaines, et on met quelques-unes en concurrence, pour soi. Lorsqu’on a ton âge, on est mâle. Cela aussi est bien !

Lorsqu’on a ton âge, on crée Dieu à sa convenance. On refuse de croire en un Être Suprême, rigide, dur, immuable malgré les « temps qui changent ». On refuse d’admettre l’existence d’une Force qui punit les péchés des pères sur plusieurs générations. On se refait un dieu sympa, clément, esclave de nos caprices et travers, auquel on adresse quelques prières du bout des lèvres lorsqu’on est dans le besoin, et à qui on ne fait que penser, lorsque tout semble bien aller.

Lorsqu’on a ton âge, petit, on se fait des amis. Beaucoup d’amis. Ceux avec qui on sort les soirs, ceux avec qui on peu discuter de projets communs, ceux avec qui on partage ses problèmes et soucis, ceux avec qui on se permet de partager des secrets. Lorsqu’on a ton âge, on se fait des « relations », on se bâtit sa sphère d’influence. L’on se sent bien avec des gens branchés, ayant les mêmes visions du monde que soi.

Lorsqu’on a l’âge que tu as aujourd’hui, on a du mal à se soumettre, à servir, à être dévoué, à être fidèle. On refuse d’être affublé de l’adjectif « petit », parce qu’on ne se voit plus vraiment comme tel, et on estime avoir droit à un traitement bien plus respectable. A ton âge, on a du mal avec l’autorité, avec les aînés, avec les devanciers. On est sûr que ces derniers se sont égarés, qu’ils ont fait les choses exactement comme il ne fallait pas faire, et on fait tout pour ne pas leur ressembler. Lorsqu’on a ton âge, mon fils, on se sent incompris ; peut-être parce qu’on ne se comprend pas soi-même.

Lorsqu’on a ton âge, on ne veut plus être dans la position de « receveur de leçons ». Progressivement, on commence à en donner, non seulement aux moins âgés que soi, mais insidieusement aux plus âgés. Lorsqu’on a l’âge que tu as, on veut placer sur un même pied, son intelligence et l’expérience des autres.

Ce qui est formidable, lorsqu’on a ton âge, c’est qu’à un moment, on finit par ressentir l’envie de se poser, d’avoir une certaine stabilité professionnelle. On finit par comprendre que l’emploi idéal, au-delà de pourvoir à nos besoins et à ceux de nos proches, c’est celui-là où on est quelque peu épanoui, et où on se sent utile. On ne déménage pas toute sa vie, et à un moment, on n’est plus ce jeune dont tout le monde a besoin. On finit par comprendre qu’on a beau être talentueux, il faut s’approprier la culture de l’entreprise dans laquelle on opère ; on finit par s’intégrer ; on finit par faire des compromis ; on apprend à faire avec les humeurs et les vécus des uns et des autres ; on finit par comprendre que la stabilité professionnelle est nécessaire à celle de la famille qu’on veut fonder. Parce que oui, on finit par avoir cette envie, pour la plupart.

Et c’est cette envie qui oblige, lorsqu’on a ton âge, à limiter le nombre de partenaires, et à se focaliser sur celle qui finit par accepter de se poser avec nous. Parce que lorsqu’on a ton âge, on pense qu’on choisit sa femme, alors que c’est la femme qui nous choisit. La seule chose qu’on choisit, à cet âge, c’est sa future maîtresse. Celle sur qui on pense « se reposer » lorsque celle qui nous a choisi resserre l’étau. Mais c’est un tout autre débat, la vie conjugale, j’y reviendrai, In Sha Allah.

Lorsqu’on a ton âge, ou un peu plus, on a la Grâce de réaliser que Dieu est le même hier, aujourd’hui et éternellement. Ses Lois, les Lois de mère Nature, n’ont pas à se soumettre à nos volontés corrompues. On finit par comprendre qu’Allah n’est ni plus clément ni plus dur envers nous qu’il ne l’a été au temps des Prophètes ; nous sommes moins rigoureux, nous sommes moins sages, nous sommes moins soumis, et il est normal que nous soyons moins lotis. Ceux qui ont la grâce de le réaliser tôt, le font à l’âge que tu as. Sinon, un peu plus tard. Ou trop tard. Mais surtout, on réalise que Dieu n’est pas ce que les autres disent qu’Il est. On réalise Dieu, on expérimente Dieu, et on rend témoignage. C’est ce témoignage que nous transmettons à la descendance, d’une manière ou d’une autre ; dans un culte ou dans un autre ; dans une ou autre forme d’adoration. Mais plus jamais vous ne verrez Dieu de la même façon. Là aussi, si tu le veux bien, j’y reviendrai.

En ce qui concerne tes amis, au fil des ans, défis après défis, difficultés après difficultés, on finit tous par différencier le vrai de l’ivraie. Dans l’adversité, les admirateurs sont rares. Ceux qui mèneront le combat avec toi, le sont encore plus. Ce qui est amusant à cette étape, c’est que ceux avec qui tu boiras, sont les mêmes avec qui tu feras des projets, les mêmes avec tu partageras tes secrets, les mêmes avec qui tu feras presque tout. Parce qu’à cette étape, il ne t’en restera qu’une poignée. Et ce seront les meilleurs.

Lorsqu’on a un peu plus que ton âge, on finit par comprendre qu’il n’y a rien de mieux que la soumission. Non celle aveugle, pas celle des laudateurs. Mais celle qui s’apparente à la loyauté, à la rectitude, à la fidélité, au dévouement. On comprend que rien ne vaut le témoignage positif, la recommandation d’un plus âgé que soi. On réalise combien il est précieux, non d’être dans les bonnes grâces de certaines personnes, mais au moins de n’avoir aucune embrouille avec celles-ci. A ce moment de la vie, on redécouvre les délices de s’accroupir, pour saluer une tête grise. On comprend la chance qu’on a d’être le « Bon petit » de quelqu’un. On vide sa coupe, pour en recevoir d’avantage. On s’humilie, pour mieux s’élever, on s’abaisse, pour être mieux servi. On finit par réaliser que l’expérience n’est peut-être pas tout, mais que l’instruction est vaine sans elle. A partir de ce moment, on commence à être utile à soi-même, et à sa communauté.

Je pourrais continuer dans une autre lettre. Je commence à avoir mal aux yeux. Mais pour clore celle-là, j’aimerai bien partager avec toi les réflexions que j’ai eues, après lecture d’un document portant sur les guerres occidentales, au Moyen-Orient. Vois-tu, les gens de mon âge sont comme les drones. Ceux de ton âge, sont les troupes au sol. Depuis les airs, nous pouvons voir relativement plus loin que vous, et surveiller vos arrières. Nous pouvons vous aider à vous orienter. Cependant, c’est vous qui êtes au sol. Les mines, les charges explosives, la température au sol… c’est vous qui les subissez. Nos avis sont loin d’être contraignants. Vous pouvez en faire ce que vous voulez. Mais définitivement, faire de nous vos ennemis, c’est se tromper de combat.

Je ne m’attends pas à ce que tu comprennes tout de suite. Parce que lorsque j’avais ton âge, je n’avais pas compris.

Porte toi bien, et (…).