Portail. Image : Aphtal CISSE.

Portail.
Image : Aphtal CISSE.

Un mois déjà que ma fiancée me parlait de faire la surprise à son père, le vieux Elias, à l’occasion de la fête des pères. Elle m’a tellement cassé les c*uilles avec des questions du genre « Vous les hommes, vous aimez quoi comme cadeau, qu’est-ce qui peut bien faire plaisir à papa, selon toi…??? » Comme je ne suis pas aussi vieux que son père, et comme je ne suis même pas encore père, je n’ai donné aucune réponse satisfaisante. C’est donc naturellement qu’elle a pensé à faire une sorte de surprise culinaire à son père.

Comme toute la sémantique de cuisine des natifs de Kpalimé tourne autour de fufu, comme j’avais faim en ce jour, et comme je me sentais futur père, j’ai donc décidé, hier, de me taper l’incruste, à la fête surprise organisée pour le vieux Elias. Et comme je suis Kotocoli, j’ai pensé à tout.

Il était donc treize heures, ce dimanche, quand je poussai le portail d’entrée. Le vieux, assis au fond sur la terrasse, secoua la tête en me voyant arriver, avec mon léger sourire empreint d’innocence. On s’est salué en gentleman, sans trop d’effusion d’émotions. Je me suis aussi servi le jus d’orange qu’il buvait, en humant le doux fumet de la sauce qui fusait de la cuisine. Et comme j’ai toujours de la chance, le fufu était déjà pilé ; restait qu’à verser de la sauce dessus et le servir aux pères que nous étions sur la terrasse. Enfin, un père confirmé et un père en devenir.

  • Toi, entama le vieux dès que l’igname pilée fut servie, prochainement il faut prévenir de ton arrivée pour que la pâte soit pilée en conséquence, ou bien ?
  • Ah, papa, faut pardonner. Moi-même j’ai apporté de l’igname même en venant. Je sais combien la vie devient dure, et que le fufu devient un plat de luxe.
  • Ah oui ?
  • Oui oui, voilà même ça.

Je m’en vais sortir  les tubercules que je pose devant la cuisine, en guise de bonne foi. Père Elias secoua juste la tête. J’ai pensé que c’était un signe d’approbation. Je viens me rassoir, au moment où ma fiancée sert la sauce.

  • Dit, petit, les bons vins que tu apportais là, tu n’en as pas apporté aujourd’hui ?
  • Oui oui, j’en ai apporté. D’ailleurs voilà la bouteille.
  • C’est bien. Alors, les femmes boivent quoi ? Faut aller chercher un rosé pour elles ou bien ?
  • AH, papa, on peut tous partager celui-ci non ?
  • Non, c’est mieux qu’elles aient leur bouteille à elles. J’ai envie de boire assez de vin, aujourd’hui. C’est ma fête non ?

J’ai regardé la sauce fumante, j’ai regardé la pâte, j’ai avalé ma salive, puis je me suis levé pour m’exécuter. Heureusement qu’il y a un nouveau supermarché, pas loin de Madiba. EN deux temps trois mouvements, me revoilà de retour. Le portail était fermé, quand je tins le poignet.

Une sonnerie…deux sonneries…Trois sonneries… La porte était désespérément fermée. Je me suis dit, peut-être à cause de la pluie, la CEET a privé le quartier d’électricité. Je me suis mis à cogner à la porte. De plus en plus fortement. Toujours rien. J’ai commencé à tambouriner la porte, tenant nerveusement la bouteille de vin, sous l’aisselle. J’ai cogné, et cogné. Personne ne répondait. J’ai sorti mon téléphone, tous les numéros étaient inaccessibles : le vieux Elias, ma fiancée, sa mère. Aucun ne répondait. J’ai fait semblant de partir, pour revenir sonner dix minutes plus tard. Dieu m’est témoin, toujours rien.

J’ai collé mon oreille au portail, pour déceler quelque bruit de l’autre côté. Ma faim me fit entendre des claquements de langues, des lapements de doigts, et tout autre geste conduisant à l’ingurgitation d’un plat appétissant. J’ai encore cogné à la porte. Personne ne dit mot. J’ai alors crié par-dessus la clôture : « Mpaaaaaaaa. Mpaaaaaaa. » L’écho de ma voix affaiblie me revenait sans réponse. J’ai même crié le nom de ma fiancée. Toujours rien. « Okay, remettez moi mes ignames au moins moi-même j’irai piler chez moi laaaaaa ». Silence…

J’ai écrasé la larme qui menaçait de tomber de mon œil droit, en me promettant d’être père aussi, l’année prochaine.